Opinions
Une opinion de Jacques Charlier, artiste.


La polémique soulevée par le choix de la représentation belge du Pavillon de Venise est intéressante. Le sujet pourrait être grave, mais la manière dont on l’aborde m’entraîne à certaines réflexions.


L’opinion "Les artistes francophones n’existent-ils pas ?" (La Libre Belgique, 22 août 2018) révèle différents aspects perçus comme atteintes à l’art contemporain francophone. L’illustration choisie donne le ton. Une gondole sur le grand canal avec un passager tenant à bras-le-corps un tableau figurant un lion, tandis qu’un pauvre malheureux qui erre, abasourdi, le voit s’éloigner vers la gloire.

Dans le texte, on dit que cette fameuse alternance d’occupation de pavillon à la Biennale de Venise, entre néerlandophones et francophones, fonctionnait parfaitement bien. C’est heureux d’apprendre qu’une machine administrative telle que la Communauté française ait toujours eu la capacité culturelle de percevoir avec une parfaite justesse les artistes capables de relever le défi de cette fameuse confrontation qui fait couler l’encre.

Les élus tombent dans l’oubli

Je suis d’autant plus suspicieux, ayant été écarté personnellement par trois fois, alors que sans ma demande trois commissaires avaient proposé de montrer mes œuvres dans le pavillon. Pour rassurer ceux qui se considèrent comme étant victimes du non-choix francophone, je leur conseille d’analyser la suite de cette Biennale sur ceux qui ont été consacrés momentanément par les professionnels de la profession.

Après la fermeture, la plupart des élus tombent dans l’oubli. Leur mise en valeur éphémère ne l’était qu’avec l’appui des médias, envoyés sur place avec feuille de route, durant deux ou trois jours. C’est l’affaire d’un micromilieu qui ne peut que se féliciter en s’autocélébrant, ce qui est compréhensible.

Des stars élues d’avance

L’enjeu réel de la Biennale est ailleurs. Il s’agit d’une foire d’art, comme une cinquantaine d’autres de par le monde, où les stars à promotionner sont élues d’avance. Une affaire où la spéculation, le marché et ses stratégies vont bon train. Les pavillons nationaux font de la figuration générale et servent d’alibis locaux, dont le nôtre, pour rendez-vous fédéraux.

Depuis 2009, François Pinault se charge de créer l’événement central médiatique, à la hauteur de la situation. Ce qui satisfait davantage le tourisme culturel arty, qui n’est présent (je l’ai appris à mes dépens), que les huit premiers jours de la Biennale. Après ce délai, le monde de l’art se rend dare-dare à la foire de Bâle. La liste des artistes francophones et néerlandophones de talent confirmé qui auraient pu figurer dans le pavillon, on pourrait facilement la faire sans sombrer dans le ridicule. Le vrai mal est bien ailleurs et plus profond.

Il reste le Hainaut

Le désintérêt pour la politique culturelle au sujet des arts plastiques est devenu une tradition en Wallonie. Depuis les années 60, à Liège, on ne compte plus les manquements et les dramatiques bévues. Par exemple, la dispersion de la collection Fernand Graindorge ; la proposition (heureusement avortée) de la revente de la famille Soler et de bien d’autres prévue pour alimenter les caprices de la non politique des musées ; la proposition de certains élus d’éradiquer la tour de Schöffer ; la fuite de la collection Vandenhove à l’université de Gand, etc.

Pour le Hainaut, restent heureusement le Grand Hornu, BPS 22 et le musée de la Photo de Mont-sur-Marchienne. Bref, un dernier carré de ceux qui s’efforcent de perpétuer une programmation capable de rivaliser avec la Flandre, et qui n’oseraient pas divulguer ses difficultés réelles avec le personnel politique.

Amnésie

Tout cela n’est pas bien nouveau, mais personne n’ose en faire une analyse pertinente, sous peine d’être radié et incompris. Dans le manifeste en question, je relève que Jan Hoet aurait déclaré, sans ironie, que les artistes wallons n’existent pas. Suit une démonstration alambiquée qui aurait influencé la brave ministre actuelle.

Pour les esprits amnésiques francophones (Dieu sait s’ils sont nombreux), Broodthaers et moi avons toujours été défendus par Jan Hoet, au moment où les francophones nous ignoraient. Je suis d’autant plus reconnaissant à l’homme d’avoir sauvé, dans les années 70, une énorme partie de mes activités critiques, à l’époque où personne ne me soutenait en Wallonie, bien au contraire (1).

Jan Hoet, au temps de "Chambre d’amis", m’avait embarqué dans cette belle aventure (seul francophone belge). Lorsqu’il a dirigé le musée d’Herford, il a continué à me supporter avec enthousiasme. Il m’a permis, avec le concours du musée de Namur, d’accrocher et de mettre en scène une énorme et magnifique exposition de Félicien Rops. Loss of contrôl, une exposition magistrale, à laquelle il avait convié également Carine Fol (à l’époque musée Art & Marges) et Véronique Carpiaux du musée Rops.

N’oublions pas sa campagne spectaculaire, avec l’aide d’une série d’artistes pour l’achat du musée de Gand, de la plus grande casserole de moules de Marcel Broddthaers. Durant sa gouvernance du Smak, il m’a présenté à tous les ministres de la Culture flamande (qu’il entraînait systématiquement à la Documenta).

Ici, de ce côté de la barrière de bambou, j’ai fait connaissance avec la première ministre de la Culture de ma vie, en la personne de Fadila Laanan, qui a défendu bec et ongles ma participation à la Biennale off de Venise. Avec la participation efficace d’Enrico Lunghi et de son équipe luxembourgeoise.

Conseil aux jeunes artistes

Faire porter le chapeau du dénigrement à Jan Hoet, alors qu’il ne voulait que provoquer la torpeur politique légendaire des francophones est ridicule et injuste. Je tiens à en témoigner avec force car, à l’époque, nous en avons bien ri. D’ailleurs, contrairement au nom qu’il portait je ne l’ai jamais vu avec quelque chose sur le crâne. Même s’il avait un foutu caractère.

Pour conclure, un conseil pour les jeunes artistes pleins d’illusions, les curateurs ambitieux, commissaires en tout genre, et rares politiciens hésitants. Dans la guerre de l’art, un monde fou part à l’assaut fleur au fusil pour ensuite, rapidement, battre en retraite faute de munitions. Bien vite, on remobilise les aspirants, qui se pressent nombreux au portillon du pavillon. Comme si l’art avait ses grades, ses décorations, le prix à payer pour la reconnaissance d’un parcours obligé.

Faudrait un peu se calmer "une fois".

(1) : Je suis aussi reconnaissant, pour les mêmes raisons, à Flor Bex, Bart de Baere, Philip Van den Bossche et son prédécesseur regretté Willy Van den Bussche, Karel Geirlandt, Marc De Cock, tous flamands. Ainsi que les galeries MTL et Xone, Fortlaan, Joost Declercq, qui ont exposé mes recherches et soutenu moralement dans les moments durs, j’en avais bien besoin.