Opinions

Olivier BONNEWIJN, Herman DE DIJN, Michel GHINS, Alain MATTHEEUWS et Etienne MONTERO, Professeurs de théologie, de philosophie et de droit (1)

Une série d'événements marquent l'actualité: la promotion du «kit» euthanasie, la production de bébés-médicaments, les discussions sur les mères porteuses, la vente d'un bébé sur Internet. La situation présente est-elle purement conjoncturelle? Comment ne pas y voir une convergence et une redoutable logique qui touche l'humain? Les options prises concernant l'enfant tirent-elles leurs critères du respect qui lui est dû? Les chemins choisis sont-ils des chemins de vie? Certes le désir de répondre à des personnes en situations de détresse (l'adulte qui souffre trop, l'enfant condamné par la maladie) est louable. Les réponses apporteront-elles un soulagement humain et durable à tous ces cris de souffrance? On peut en douter, vu l'accélération des prises de décision et le manque de raison qui y préside. La conscience humaine ne peut qu'être blessée par les réalités de mères porteuses, d'embryons triés et de bébés-médicaments. Elle est provoquée à s'engager par la parole et dans l'action.

La question des bébés-médicaments nous semble emblématique. Pourquoi refuser cette pratique? Simplement parce qu'elle est une instrumentalisation violente de l'être humain. Bébé-prothèse, bébé-clone, bébé-sauveur: nous sommes dans une même logique. Dès sa conception, tout être humain a un droit inaliénable d'exister pour lui-même, d'avoir été conçu sans a priori et gratuitement, de n'être pas programmé par un projet étranger à lui-même. Il est une «fin en soi», à respecter pour lui-même, sujet-porteur d'une dignité incessible. Il est radicalement indisponible.

Si ce critère de respect absolu du «mystère» qu'il est, n'est pas reconnu, comment le faire valoir pour d'autres vies humaines fragiles, celles des malades, des handicapés, des plus pauvres? L'indisponibilité du corps humain s'inscrit dans la tradition de la culture occidentale. Elle s'est traduite dans une sagesse séculaire et dans des lois qui sont actuellement fort ébranlées. «Indisponible» ne signifie pas «intouchable»: les transfusions sanguines et les greffes d'organes l'attestent mais supposent toujours le consentement du sujet donneur et le refus de commercialisation du corps humain. Nous ne disposons pas du corps d'autrui sans son accord. Le corps d'un enfant n'appartient ni aux médecins, ni à la société, ni à sa famille. Nous n'avons jamais à «formater» l'existence d'un être humain sous le critère de sa compatibilité «corporelle» avec tel ou tel traitement destiné à un autre. Les réactions actuelles relèvent d'une société capitaliste violente et axée sur l'avoir.

Car à ce qui vient d'être dit, il faut ajouter ce que l'on ne dit pas et qui semble licite à beaucoup: pour obtenir un bon bébé-médicament, il faut en produire plusieurs, les observer, les trier, ne prendre que ceux qui potentiellement seront utiles à la thérapie future, ne réimplanter que ceux-là. La logique «thérapeutique» ignore ainsi le caractère immoral des diagnostics préimplantatoires et leurs conséquences fatales pour les embryons non implantés. Cette technique ne se soucie aucunement du caractère eugénique du «tri d'embryon». Que faire de ceux qui n'ont pas le profil voulu? Qui peut s'arroger un droit sur leur existence? En fait, une violence inouïe est exercée.

Le plus souvent le discours ambiant, particulièrement scientifique, anesthésie les consciences personnelles en affirmant régulièrement la toute-puissance de l'homme et en évitant de réfléchir au sens des limites humaines. En réalité, aucune découverte n'est automatiquement un gage de progrès, une avancée morale, une source de bonheur. L'inquiétude morale est légitime à notre époque, nécessaire même. Elle est une sortie de soi pour s'ouvrir à autrui et à ses conditions de vie. Comment croire à des solutions techniques qui pour guérir ou combler un désir, blessent ou tuent d'autres êtres humains? L'élargissement des banques de sang de cordon ombilical nous semble constituer une alternative éthique et réaliste. Il est bon de lutter contre toute forme de souffrance, mais non pas au prix de vies humaines que l'on détruit ou que l'on conditionne injustement. L'enfant embryonnaire est bien le lieu de confrontation des libertés, le carrefour des principales décisions prises, le test de la vérité des actions humaines.

Les choix récents dessinent un «visage» pour nos sociétés: un visage violent, basé sur la «production», la «possession», le «tri» d'êtres humains. Qui ne dit mot consent. Il est des urgences et des situations où chacun de nous a son mot à dire et des actes à poser en conscience. Nous invitons les hommes et les femmes de bonne volonté à «nommer» plus explicitement les lois du coeur inscrites en eux, afin de ne pas laisser une société se construire sur la violence exercée à l'origine et à la fin de la vie humaine.

Olivier Bonnewijn, prêtre du diocèse de Malines- Bruxelles et professeur de théologie à la Faculté de théologie de Bruxelles (Institut d'études théologiques); Herman De Dijn, professeur de philosophie moderne à la Hoger Instituut voor Wijsbegeerte, KULeuven; Michel Ghins, professeur de philosophie des sciences à l'Université catholique de Louvain (UCL); Alain Mattheeuws, jésuite et professeur de théologie à la Faculté de théologie de Bruxelles (Institut d'études théologiques) et Etienne Montero, professeur de droit civil aux Facultés Notre-Dame de la Paix, Namur.

Titre et sous-titre sont de la Rédaction.

© La Libre Belgique 2005