Opinions
Une opinion de Renée Fregosi, philosophe et politologue française, directrice de recherche en Science politique à l'Université Paris-Sorbonne-Nouvelle. 


La victimisation compulsive dans laquelle s’enferme notre époque ne favorise pas la résilience et tend à séparer la société en deux classes : victimes et coupables. Au risque de simplifier la réalité à l’extrême…


Les violences faites aux femmes comme celles ressortant d’idéologies racistes ou antisémites sont intolérables et doivent être réprimées et sanctionnées sévèrement selon les lois en vigueur. Les victimes de ces violences doivent être entendues, défendues voire indemnisées. L’arsenal juridique a déjà évolué en ce sens et peut être encore amélioré. Par ailleurs, une réflexion approfondie doit être menée pour analyser les ressorts de ces violences. Or, il est loin d’être assuré que la catégorie générale de "victimes" soit l’alpha et l’oméga de l’analyse. D’une part parce que les auteurs de ces violences relèvent de logiques et de dynamiques sociales différentes. D’autre part, parce que les agresseurs peuvent être eux-mêmes des victimes par ailleurs, et vice versa. Enfin parce que l’endossement du rôle de victime ne favorise pas forcément la résilience.

"Pour une femme, entre vouloir ‘être reconnue comme victime’ et vouloir ‘faire reconnaître son violeur comme agresseur’, la nuance est de taille. Le but du féminisme n’est pas de présenter des femmes une image de victimes" : ainsi s’achevait en 1977 l’ouvrage de deux fondatrices du MLF (Histoires du Mouvement de Libération des Femmes). L’époque a manifestement changé.

Néo-féminisme et antiracisme identitaire saturent aujourd’hui les médias de leurs revendications victimaires. Pensons aux campagnes "me too" et "balance ton porc" et aux polémiques qu’elles ont suscitées, et aux journées "décoloniales non mixtes" interdites aux Blancs. Les réseaux sociaux sont devenus les chambres d’écho et d’enregistrement de ces plaintes en cascade.

Sanctuarisation de la victime…

Dans ce nouveau monde, l’obsession de la transparence, le lynchage médiatique, l’instauration d’une justice populaire, la sanctuarisation de la figure de victime, sont des phénomènes qui se sont installés progressivement, insidieusement. La création, sous la présidence Hollande, d’un secrétariat d’Etat consacrant l’aide aux victimes comme "une grande cause nationale" puis les protestations, à l’annonce de sa suppression, ses prérogatives étant transférées au ministère de la Justice, en ont manifesté l’intensité.

Mais au-delà des politiques publiques, ce sont des dispositifs à la fois psychologiques et sociaux qui se déploient pour sacraliser la victime. La systématisation des "cellules psychologiques" après un événement traumatique quel qu’il soit, mises à la disposition des collectivités que l’on considère concernées bien au-delà du cercle des victimes directes et de leurs proches, est significative de cette nouvelle mentalité qui s’est constituée à partir des années 90 et n’a cessé depuis de se renforcer.

… Et "justicialisme"

La multiplication des "marches blanches" en toute occasion, qu’il s’agisse pêle-mêle d’un attentat meurtrier de masse (islamiste ou d’un autre type de terrorisme), d’un assassinat non élucidé, d’un infanticide au sein d’une famille ou de viols d’enfants avérés ou supposés, est également symptomatique de cette propension à "faire victime" et de la compassion conformiste généralisée (feinte ou sincère) à l’égard des victimes réelles ou fantasmatiques.

La société tout entière va alors se configurer en deux groupes antagonistes : les victimes notamment d’abus sexuels et de discriminations racistes, et leurs défenseurs d’un côté, les coupables et leurs (prétendus) soutiens actifs ou passifs de l’autre. Car qui ne défend pas assez fort les victimes déclarées est taxé au mieux de complicité, au pire de crime, et tous sont condamnés a priori, la justice étant interpellée pour venir confirmer la sentence populaire.

Ces phénomènes autour de la figure de la victime se sont développés dans un contexte de montée du "justicialisme". Celui-ci consistant en cette posture qui réclame la justice tous azimuts pour "les petits, les dominés, les discriminés, les exclus", considérés comme systématiquement stigmatisés et injustement persécutés par les puissants. Le justicialisme se réclame de la justice populaire de la justice pour le peuple, contre le "deux poids, deux mesures" et l’impunité des puissants, des privilégiés, des élites a priori corrompues et licencieuses.

Violence et théorie du complot

La vision justicialiste est animée par le ressentiment et le revanchisme. Elle confine à la logique du complot et débouche sur des pratiques violentes en paroles et en actes. La victimisation et le justicialisme participent d’un mouvement général de montée aux extrêmes que l’on constate dans nos sociétés. Le passage à l’extrême se fait lorsque l’idée devient incontestée et incontestable : rejet de la contradiction, du débat, du doute, du compromis, de la synthèse, du pluralisme.

L’extrémisme conçoit l’individu comme unidimensionnel : refus des identités multiples, une seule appartenance contre les autres. L’extrémisme explique tout par une seule cause : refus de la pensée complexe, de l’intrication de hasards et de nécessités multiples. Or, l’action du président Macron alimente elle aussi les processus de victimisation et de justicialisme, de deux façons contradictoires. D’une part, en abondant dans l’exigence de transparence qui inévitablement instille une logique du soupçon, notamment antipolitique, antiparlementaire et incite à la cristallisation d’une identité victimaire. D’autre part, en valorisant l’image des gagnants, des "premiers de cordée" qui inévitablement construit une catégorie élitaire opposée à des masses méprisées.

La vague victimaire que l’on voit déferler depuis quelques mois vient donc à la fois de loin et connaît une accentuation récente particulière. Mais en tout cas, selon moi, elle ne favorise pas la résilience des personnes touchées.

Renée Fregosi a publié "Les nouveaux autoritaires. Justiciers, censeurs et autocrates" (éd. du Moment, 2016).

Ce texte a fait l’objet d’une première publication sur le site Figaro Vox.