Opinions
Une opinion de Jérôme Cauchies, pédopsychiatre.
 

Le handicap, on le tolère mais on ne l’intègre pas dans notre société. On ne le rejette pas mais on le met à distance.

La vie est une pièce de théâtre où chaque acteur devrait pouvoir décider du rôle qu’il souhaiterait jouer. Quand vous êtes porteur d’un handicap, on vous prédestine trop souvent à être celui qui a besoin d’aide, au malheureux qui n’a pas eu de chance dans la vie. En être conscient, c’est se donner de la force pour s’arracher au destin que le coup du sort nous impose. Finalement, avoir un handicap c’est une invitation à aller au plus profond de ce qu’il y a en nous pour inventer un futur singulier forcément riche de ce que l’on ne peut cacher.

Bien sûr, il ne faut pas nier tout ce que le handicap nous prend en termes de liberté. Enfant, j’étais souvent triste d’entendre mes amis d’école raconter leurs exploits au dernier match de foot. Je me voyais marquer les mêmes goals qu’eux, vivre les mêmes émotions. J’ai très vite compris que je devrais assimiler la frustration et ne jamais me plaindre. Mais assimiler n’est pas accepter, c’est transformer la souffrance et la rendre utile à soi ou aux autres. Ce n’est pas un choix c’est juste une question de survie.

J’ai toujours été perplexe sur la persistance du slogan de CAP 48 qui, visiblement, n’a au cours des années jamais été remis en question : "Ensemble, même si l’on est différent". Ce "même si" a toujours résonné en moi comme si l’on voulait m’expliquer la bonne action que la société m’accorde de "tolérer" mon handicap. Car il s’agit bien de ça. On tolère mais on n’intègre pas. On ne rejette pas mais on met à distance. Ce slogan fait partie intégrante de l’inconscient de notre société.

Il est faux de croire qu’il suffit de proposer de l’aide et de témoigner de sa "tolérance" pour faire avancer la cause des personnes handicapées. La "tolérance", c’est le cancer de notre épanouissement. Je ne veux pas que l’on me "tolère". Je ne veux pas donner bonne conscience. Je veux exister pleinement, aller au bout des chemins rocailleux, oser tout ce que la vie me permet d’oser, aimer, détester, me tromper, trébucher, briller, me faner et finalement oublier. Oublier que rien n’était gagné. Oublier ce manque qui est en moi pour ne rien regretter.

J’ai la chance, comme pédopsychiatre, de profiter du regard des enfants sur mon handicap. Ils sentent la sincérité du combat que j’ai envie de mener pour eux au quotidien et, en échange, eux se soucient très souvent que mon handicap ne soit pas trop compliqué à vivre.

Par exemple, un petit garçon de cinq ans me dit à une consultation : "Pourquoi tu es coincé dans ta chaise ? Attends, je vais t’aider… Ouf... Non tu es trop lourd !" En spectateur privilégié, j’observe toujours chez eux, avec une réelle émotion, l’empathie qu’ils ont pour l’anti-héros que je suis.

Un enfant n’a pas d’idée préconçue, comme peut l’avoir un adulte, du rôle que vous pouvez jouer pour lui. Il est beaucoup plus attentif à l’authenticité du lien que vous voulez créer avec lui. Un de mes anciens professeurs à l’université tenait à me mettre en garde pendant mes études de médecine. "Avec votre handicap vous allez faire peur aux enfants." Je ne lui en ai jamais voulu, bien au contraire, de m’avoir fait comprendre 15 ans plus tard que le handicap fait peur aux adultes et pas aux enfants. Car c’est dans ce monde de non-dits dévalorisants qu’une personne handicapée doit forcer son destin.

On vous dira rarement les choses franchement, on vous les fera juste comprendre. C’est ce que j’appelle la double peine à perpétuité et sans sursis. Vous ne devrez pas seulement gérer votre handicap, vous devrez également faire face au jugement social. Sans "même si…".

Il y a quelques années une petite fille de cinq ans au vécu personnel douloureux m’interpelle et me dit : "Viens docteur… Je vais t’apprendre à marcher !" Elle effectue alors devant moi de grands pas et me demande de l’imiter. Cela peut paraître étrange, mais elle aura été à n’en pas douter le professeur le plus pédagogique que j’aurai eu la chance de rencontrer. Le titre de son cours vaut à lui seul le détour : "Nous sommes tous des anti-héros !"