Opinions
Une opinion de Simin Nouri, présidente de l'association des femmes iraniennes en France. 


A trop se focaliser sur le nucléaire et les aspects géopolitiques, les Européens risquent d’ignorer un facteur déterminant dans la crise actuelle en Iran, à savoir la situation sociale explosive.


Après le choc initial et l’indignation suscitée par l’annonce du retrait des Etats-Unis de l’accord nucléaire de juillet 2015, il faut maintenant faire face à la réalité des conséquences de cette décision. Les pays européens signataires de l’accord, notamment la France, l’Allemagne et l’Angleterre, s’emploient à trouver des solutions et, du coup, à sauvegarder leurs intérêts économiques en Iran, désormais menacés par l’épée de Damoclès de sanctions américaines. Ainsi, les discussions importantes que vont engager les Européens avec Téhéran dans les jours à venir pourraient s’avérer décisives pour l’avenir des relations entre l’Europe et l’Iran.

Révoltes populaires

Toutefois, à trop se focaliser sur le nucléaire et les aspects géopolitiques, les Européens risquent d’ignorer un facteur déterminant dans la crise actuelle, à savoir la situation sociale explosive en Iran. L’Iran d’aujourd’hui n’est pas celui de 2015. Les révoltes populaires ont ébranlé le pays depuis le début de l’année. Ces manifestations de la colère qui se poursuivent encore aux quatre coins du pays, malgré la répression brutale des manifestations de décembre 2017 et janvier 2018 (plus d’une cinquantaine de morts et des milliers d’arrestations), ont radicalement changé la donne.

La concession de l’Occident

Ce n’est plus un mystère que le silence sur les violations flagrantes des droits humains par la dictature religieuse (condamnée à 64 reprises par l’Onu) lors des négociations internationales, a été la concession la plus importante accordée par l’Occident aux mollahs iraniens dans le cadre d’une politique infructueuse d’apaisement et d’une recherche vaine des éléments "modérés" au sein du régime du "guide suprême religieux" durant près de quatre décennies. La situation désastreuse des droits de l’homme en Iran, que ce soit sous les exécutifs dits "conservateurs" ou qualifiés de "modérés", n’a cessé de s’aggraver.

Droits bafoués en toute impunité

Le massacre des prisonniers politiques en 1988, l’arrêt violent du mouvement de protestation en 2009, la répression du soulèvement de décembre 2017 - janvier 2018 restent toujours impunis et cette impunité encourage la théocratie à continuer à bafouer les droits fondamentaux des citoyens et poursuivre ses projets ruineux nucléaires et balistiques ainsi que ses ingérences coûteuses et dangereuses dans les pays de la région au détriment des droits de son propre peuple.

Chaque jour des manifestants, citoyens, syndicalistes, intellectuels sont arrêtés et pourtant les mouvements sociaux et les grèves se multiplient. Un jour, ce sont les agriculteurs d’Ispahan, un autre les travailleurs du grand complexe industriel Haft-Tapeh (des sidérurgistes d’Ahvaz, province pétrolifère de Khouzestan), les spoliés des caisses d’épargne et des banques, victimes de la faillite des établissements financiers affiliés aux Gardiens de la révolution ou aux riches fondations religieuses. Il est vrai que le système bancaire est au bord de l’implosion. La monnaie iranienne est dévaluée et les prix grimpent.

On constate une plus grande organisation des manifestations. Des milliers d’enseignants actifs ou retraités ont organisé, le jeudi 10 mai, des rassemblements massifs dans 32 villes du pays, notamment devant le Majlis (parlement des mollahs) à Téhéran, pour protester contre la corruption des dirigeants, les salaires très bas, etc., et ont réclamé haut et fort la libération de leurs collègues emprisonnés. Plusieurs enseignants ont été arrêtés.

L’Occident reste complaisant

Si le régime des mollahs persiste dans ses comportements brutaux enracinés dans sa nature moyenâgeuse, c’est parce qu’il n’a jamais senti une pression internationale sérieuse. Au contraire, il s’est vu conforté dans ses agissements par la très longue politique de complaisance de l’Occident. Zarif, le ministre des Affaires étrangères du régime des mollahs qui est venu à Bruxelles, est avant tout le représentant d’une théocratie aux abois qui ne subsiste qu’en réprimant atrocement sa population mécontente.

Vu le climat actuel qui règne sur la société iranienne, l’affaiblissement international du régime des mollahs a trouvé un accueil favorable dans le pays. Les Iraniens n’ont vu aucun bénéfice venant de la levée des sanctions internationales depuis deux ans et demi. Les dizaines de milliards de dollars "débloqués" suite à l’accord de 2015 et les recettes de la reprise des exportations pétrolières se sont volatilisés, alors que le peuple voit sa misère économique s’accroître jour après jour.

L’Europe perdra-t-elle son âme ?

Ces jours-ci, les Iraniens observent et scrutent attentivement l’attitude des pays occidentaux en ce qui concerne leurs droits politiques, civils et économiques foulés au pied par un régime affaibli, voire moribond. Ils se demandent si l’Union européenne, notamment les trois pays signataires de l’accord nucléaire, va enfin prendre conscience de la gravité de la situation sociale dans leur pays en sortant des sentiers battus. Il est temps d’abandonner le jeu obsolète de "modérés contre les durs" et d’adopter une politique sérieuse de fermeté au sujet du nucléaire, du programme balistique, des ingérences néfastes du régime dans la région, mais aussi au sujet de la violation des droits humains.

Si l’Europe, par malheur, l’ignore encore une fois en pariant sur un pouvoir aux abois, elle risquera de perdre à terme, et son âme et ses intérêts économiques dans ce grand pays.

(1) Simin Nouri est aussi co-auteure de l’ouvrage "Où va l’Iran ? Regards croisés sur le régime et ses enjeux d’influence" (Editions Autrement).

Le titre, l’introduction et les intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Crise iranienne : la nécessaire extension du domaine de la lutte pour les droits de l’homme".