Opinions

Brigitte Charlier

Directrice du Centre Comprendre et Parler.

Chargée de cours à l'ULB

En Belgique francophone, on a longtemps opposé langue des signes et français. Comme si ces deux langues n'avaient rien à partager, on a ainsi, pendant plusieurs décennies opposé le français, langue «sonore» de notre société et la langue des signes langue «visuelle» que les personnes sourdes utilisent entre elles.

Ceci a abouti, pendant de nombreuses années, à focaliser l'éducation des enfants sourds sur l'acquisition du français uniquement, langue habituellement parlée par l'entourage de ces enfants, et langue de la société. On a ainsi renoncé, volontairement, à se tourner vers la langue des signes parce qu'on ne comprenait pas, en toute connaissance de cause, comment cette langue, tellement différente du français, pouvait éventuellement servir de support à l'acquisition d'une langue parlée et sonore.

Or, on sait maintenant que la langue des signes partage un grand nombre de propriétés avec toutes les langues humaines. Comme les langues «sonores», la langue des signes est composée d'un nombre restreint d'unités qui, se combinant à l'infini, permettent de symboliser tout ce qui intéresse les humains: les éléments concrets de leur environnement, leurs émotions, les concepts les plus abstraits, les éléments techniques impliqués dans tout métier... La langue des signes dispose d'une grammaire, c'est-à-dire d'un ensemble de règles qui permettent d'infléchir le sens du message, règles partagées par les locuteurs de cette langue. Elle est impliquée de manière efficace dans une série de tâches mentales telles que penser, mémoriser, planifier, calculer...

Parallèlement on a aussi découvert que les langues qui se parlent ne sont pas aussi sonores qu'on ne le pense. Ces langues parlées sont en effet représentées dans le cerveau (et dans le coeur) des locuteurs non pas sous une forme sonore mais sous une forme composée d'une série d'informations de provenances diverses: sonores, bien sûr, mais aussi visuelles (nous devenons spontanément experts en lecture labiale), articulatoires, tactiles etc... On pourrait dire, en quelque sorte, que le plus important dans le langage n'est pas la forme réelle et physique qu'il prend, mais la représentation que chaque usager s'en crée dans son espace mental. Ceci permet de relativiser le rôle joué par l'audition dans l'acquisition et l'utilisation d'une langue par les êtres humains et permet déjà de réduire l'opposition simplificatrice entre langue des signes et langues parlées.

Lorsque la langue des signes est utilisée précocement avec un enfant, elle permet au cerveau gauche de se spécialiser pour le langage. C'est ce même cerveau gauche qui se mettra en activité dans des tâches impliquant l'expression, la compréhension, la mémorisation. Ceci signifie que la langue des signes peut, à cet égard, remplir exactement la même fonction que n'importe quelle langue «sonore» et que le cerveau humain lui reconnaît les mêmes propriétés.

On peut encore multiplier les exemples qui démontrent que langue des signes et langue parlée ne sont pas opposables. Voici un dernier exemple des plus frappants: lorsqu'un enfant, qui entend normalement, naît dans une famille sourde, on pense naïvement que, puisqu'il entend, l'acquisition du français ne devrait lui poser aucune difficulté particulière (pour autant, bien sûr qu'il puisse être en contact avec des personnes qui lui parlent cette langue). On observe cependant que les enfants qui développent une maîtrise du français sont ceux dont les parents utilisent la langue des signes avec l'enfant. Grâce à l'acquisition naturelle et en famille d'une première langue (la langue des signes), ces enfants acquièrent les compétences nécessaires pour acquérir d'autres langues humaines. Ils deviennent donc bilingues. Or, on observe que les enfants entendants dont les parents sourds n'utilisent pas la langue des signes (soit parce qu'ils ne la connaissent pas, soit parce qu'ils ne la maîtrisent pas) présentent d'importantes difficultés dans l'acquisition du français.

Vu les connaissances actuelles, langue des signes et langue française ne peuvent plus être mises en compétition dans l'éducation des enfants sourds. Ceci signifie qu'il est nécessaire de réfléchir à ce qu'il conviendrait de mettre en place pour qu'un maximum d'enfants sourds puissent accéder précocement à la maîtrise d'au moins une langue et, de préférence, à la maîtrise de deux langues (langue française et langue des signes). Dans tous les cas il conviendra d'accepter de reconnaître que les réponses aux problèmes des enfants sourds ne peuvent être uniques, les besoins de chaque enfant sourd et de sa famille étant spécifiques.

© La Libre Belgique 2003