Opinions
Une chronique d'Armand Lequeux. 


On atteint le degré ultime quand une personne devient menace, chiffre ou illégal alors qu’on lui refuse une identité.

Comme vous sans doute, il m’arrive d’être pris à la gorge par une information qui a priori ne faisait que flotter parmi des centaines d’autres dans le flux ininterrompu des nouvelles du monde. A l’hôpital psychiatrique de Rouvray, près de Rouen, des aides-soignants font la grève de la faim pour dénoncer les conditions dégradantes dans lesquelles y vivent les résidents. Faute de personnel et de soins adéquats, certains malades sont attachés à leur lit. Faute de place, certains sont hébergés sur des lits de camp dans des cagibis sans fenêtre. Un des grévistes témoigne. "Ces personnes sont parquées ici dans des conditions inhumaines. Je ne pouvais plus les regarder dans les yeux. Je ne pouvais plus me voir dans le miroir le matin avant d’aller travailler. J’aurais pu me mettre en congé de maladie, j’ai décidé de faire la grève de la faim pour faire cesser cette déshumanisation." Déshumanisation, le mot est lâché.

Voici un terme qui apparaît depuis quelque temps de façon insistante dans les médias et sur les réseaux sociaux de chez nous et vous avez compris bien entendu pourquoi cette grève à Rouvray, qui a priori ne concerne que la politique de santé de nos voisins français, a pu me sauter à la gorge. Pour un nombre croissant de nos concitoyens, la politique appliquée par le tandem Jambon-Francken et soutenue par l’ensemble du gouvernement à propos des réfugiés/migrants dans notre pays est une entreprise de déshumanisation qui conduit les forces de l’ordre et les fonctionnaires de l’Etat à se comporter de façon ferme et inhumaine en entraînant dans son sillage le consensus d’une large partie de la population qui s’habitue à considérer que certains humains le sont moins que d’autres.

Il faut reconnaître qu’un premier degré de déshumanisation est fâcheusement fréquent et lâchement toléré. Nous en sommes complices lorsque nous confondons une personne avec les stéréotypes négatifs du groupe auquel elle appartient. C’est ainsi qu’il peut arriver que, sur les bords de l’Escaut, un certain bourgmestre puisse considérer que les Wallons sont à la paresse ce que les Marocains sont à la filouterie ! Mais, le degré ultime de déshumanisation est atteint lorsqu’une personne est transformée en objet, en menace, en problème, en chiffre ou en illégal anonyme alors même qu’on lui refuse à la fois une identité statutaire et personnelle.

Nous nous reconnaissons les uns et les autres comme humains par ces deux versants de notre identité. Quand on me demande qui je suis, je décline d’abord mon nom, ma profession, mon enracinement géographique, mes appartenances familiales et sociales, etc. C’est mon identité statutaire, j’y tiens et elle me tient ! Je sais pourtant que je pourrais perdre mes titres et mon statut, me retrouver en fin de vie en soins palliatifs, et rester moi-même en conservant mon identité, mon histoire et mon âme, grâce à mon entourage qui continuerait à me voir comme une personne membre à part entière de l’humanité. C’est mon identité personnelle sans laquelle je cesserais réellement de faire partie de la famille humaine.

Les réfugiés/migrants anonymes qui sont chassés de notre pays comme des indésirables après avoir traversé l’enfer sont ainsi déshumanisés au point que certains fonctionnaires de l’Etat peuvent en arriver à se désengager moralement face à des êtres qui ne sont plus à leurs yeux dotés de qualités humaines.

Aurons-nous le courage d’imiter les aides-soignants de Rouvray ? C’est-à-dire oser regarder dans les yeux Ahmed, Abli, Nadia et Aman en écoutant l’histoire personnelle de chacun d’eux. C’est-à-dire croiser sans honte notre propre regard dans le miroir du matin au réveil. C’est-à-dire, enfin, avoir l’audace d’entrer en résistance, chacun selon nos moyens et notre inventivité. Une proposition ? Nous nous dénonçons mutuellement pour délit de solidarité avant de brûler joyeusement tous ensemble nos papiers d’identité. Pas très légal, mais quel beau doigt d’honneur aux fâcheux et aux fachos.