Opinions
Une chronique de Charles Delhez. 


Notre tâche est de sauver notre part d’humanité. Telle est notre responsabilité aux yeux de l’histoire.


C’est humain." L’expression justifie souvent nos fautes. Errare humanum est… Dans son livre "Cœur ouvert", Elie Wiesel, rescapé d’Auschwitz, faisait remarquer que, pour les tueurs et les tortionnaires de l’Holocauste, il était en effet normal, donc humain, de se montrer inhumain. Par contre, dans son film "Les Justes" (1994), Marek Halter interroge 36 personnes (le nombre pouvant, selon la tradition juive, sauver l’histoire) qui ont pris des risques pour cacher des Juifs durant la guerre. Quelles étaient leurs motivations ? Ils répondent souvent : "C’est humain ! Je l’ai fait par humanité." Je pense aussi à Laurence qui distribue des sandwichs aux sans-abri; elle m’écrivait : "Pour moi, ce n’est pas une action formidable, c’est normal, on ne peut plus passer à côté de tous ces sans-abri sans réagir."

Ces "héros anonymes" sauvent leur époque et donc l’humanité. L’être humain est faillible et même, parfois, en dessous de tout. Mais il y a au plus profond de lui une force étonnante qui, quand les eaux profondes du mal nous submergent, est capable de nous hisser vers plus d’humanité. Comment faire pour que les sous-hommes que nous sommes le soient un peu moins et peut-être un jour deviennent des hommes ? Telle était, paraît-il, la question de Sartre au terme de sa vie. Humain est donc un adjectif ambigu.

Mais en français, il y a deux substantifs, qui, eux, s’opposent clairement : l’hommerie, synonyme de bassesse, et l’humanité, qui rime avec bonté et qui a même racine qu’humilité. En tout être humain, il faut donc libérer l’humain, au sens positif du terme. "Les hommes ne naissent pas hommes, ils le deviennent", disait déjà Erasme en 1529. Selon Etty Hillesum, cette Juive au parcours étonnant, dont le journal privé (1941-1943) fait maintenant référence, notre tâche est de sauver en nous cette part de l’humanité qui y sommeille. Telle est notre responsabilité aux yeux de l’histoire.

L’humain est un combat de tous les jours à remporter en chacun de nous. Croire en Dieu, c’est croire en l’homme, entend-on parfois. Je partage entièrement cette réflexion, mais aussi réciproquement. En effet, il n’est guère aisé de croire en l’homme. Il peut pervertir le meilleur. Les journaux le démontrent chaque jour, et pas seulement à la page des faits divers ! Quand, le matin, ces nouvelles me réveillent, je peine à continuer à croire en l’homme.

Camus, dans "La Chute", son livre le plus pessimiste, souligne la duplicité humaine. "Après de longues études sur moi-même, confie Clamence à son interlocuteur, j’ai compris que la modestie m’aidait à briller, l’humilité à vaincre et la vertu à opprimer. Je faisais la guerre par des moyens pacifiques et j’obtenais enfin, par les moyens du désintéressement, tout ce que je convoitais." Comme en écho, Alex Vizorek, l’humoriste interviewé par Francis Van de Woestyne, avouait : "J’aimerais croire en l’Homme mais il parvient toujours à nous décevoir."

De culture chrétienne, j’ai d’abord cru en Dieu. La foi m’a été offerte avec le lait maternel. Mais, petit à petit, j’ai compris que c’était elle qui m’aiderait à croire en l’homme… Impossible de considérer l’un sans l’autre. Disons-le en une parabole inspirée de Soufi, mon amour (Elif Shafak). Il était une fois un homme qui voyait double. Son patron lui demanda d’apporter le pot de miel de la réserve. "Maître, il y a deux pots, lequel voulez-vous ?" Comme il connaissait bien son serviteur, le maître répondit : "Pourquoi ne casses-tu pas l’un des deux et ne m’apportes-tu pas l’autre ?" Notre homme ne comprit pas la sagesse de ces paroles. Il fit ce qu’on lui avait demandé. Il cassa un des pots et fut surpris de n’en plus voir aucun.

Croire en Dieu me permet de croire en l’humain, celui que nous sommes appelés à devenir par-delà tout ce qu’il y a encore en nous de "trop humain" (Nietzsche). Paradoxal ? Certes. Telle est la tension de toute existence, ce qui la rend finalement passionnante.