Opinions
Une chronique d'Armand Lequeux.

Chaque jour, des centaines de migrants vivent un enfer dans les rues de notre capitale. Relativisons. Temps de pause

Je crains qu’Aman ne s’intéresse pas vraiment à la controverse romaine sur l’existence de l’enfer. D’ailleurs, il n’a pas le même pape que nous. Il est de confession orthodoxe, Aman, et il vient d’Erythrée. L’enfer, il l’a aperçu dans les yeux de son grand frère qui lui a raconté ses six mois dans le camp d’enrôlement militaire de Sawa avant son incorporation à vie dans l’armée érythréenne. Un véritable camp de concentration avec endoctrinement forcé, tabassages mortels et violences sexuelles.

Alors, à la fin de ses études secondaires, Aman qui rêvait d’être ingénieur s’est enfui de son pays avec le soutien de sa famille et la promesse de tout tenter pour arriver en Angleterre et d’y faire venir ensuite son petit frère. A plusieurs reprises, il a cru connaître l’enfer en traversant l’Ethiopie et le Soudan, mais ce n’était rien par rapport à ce qu’il a vécu en Libye. Là-bas, dit-il, j’ai appris qu’on pouvait dormir debout. Dans le premier camp, il n’y avait pas assez de place pour que chacun puisse s’allonger ! Il reste discret sur les brimades et les transactions avec les passeurs avant la traversée jusqu’en Sicile sur un bateau de fortune qu’il a payé deux fois.

Il fut "dubliné" en Italie, c’est-à-dire qu’il y a laissé sa signature digitale et qu’il devrait, selon l’accord de Dublin, rester en Italie ou faire partie du quota d’hébergement que les autres pays européens sont censés respecter. Il s’est reposé quelques mois dans un immense camp au sud de l’Italie avant de reprendre son périple vers le Nord pour échouer à Calais puis à Bruxelles. Dans ses yeux brille un acronyme magique : UK ! A tort sans doute et à raison peut-être, c’est là qu’il veut aller, quel qu’en soit le prix.

Fidélité à la promesse et honneur de la famille : ce sont des valeurs au nom desquelles il est prêt à donner sa vie. Qui peut juger ? Qui peut comprendre ? Alors, il essaie de passer en Angleterre. "I try", dit-il… Ça résonne en anglais et ça le fait rêver pendant les pauses dans les familles d’hébergeurs qui sans façon lui donnent quatre bouts de bois quand dans sa vie il fait si froid, alors que les croquantes et les croquants, tous les gens bien intentionnés lui ont fermé la porte au nez…

L’autre jour, Aman s’est blessé et ses hébergeurs lui ont procuré une attelle. Ils l’ont revu au parc Maximilien quelques jours plus tard, la main douloureuse et gonflée, sans attelle. Il s’était fait arrêter par la police. A Bruxelles ou à Bruges ? Peu importe. Comme le veut la procédure, les policiers l’ont débarrassé de tout ce qu’il avait sur lui, sa veste, son smartphone et son chargeur, sac à dos avec vêtements de rechange et nécessaire d’hygiène, lacets et attelle. Quelques heures plus tard, il a été relâché et comme c’est souvent le cas, les policiers ont refusé de lui rendre ses affaires alors qu’ils y sont tenus. Ils ont tout gardé. Y compris l’attelle…

L’enfer existe. A Bruxelles ou à Bruges, peu importe, c’est dans mon pays, dans le vôtre ! Moins grave que le camp de l’armée érythréenne ? Of course, mais savons-nous comment ça commence un camp de Sawa ? Ce n’est qu’une histoire ? Si en voulez d’autres, rejoignez le parc Maximilien et vous entendrez de nombreux témoignages du même genre. Si ce sont des "fake news", elles sont formidablement bien coordonnées entre Erythréens, Ethiopiens et Soudanais qui ne partagent pas les mêmes langues !

Alors ? Sadisme singulier de quelques policiers ou obéissance aux consignes ? La question est diablement plus importante que la controverse papale, ne trouvez-vous pas ? Il faut clarifier ces affaires, c’est très grave. Il y a un comité P, le Ciré, la Ligue des droits de l’homme. Et pourquoi pas une commission parlementaire ? Certaines furent créées pour des sujets moins dramatiques.

C’est mon pays, c’est le vôtre. Si aujourd’hui nous ne bougeons pas, demain nous serons à Sawa. A moins que l’UK daigne nous offrir l’asile ? Je me renseigne et je vous tiens au courant.