Opinions

La Flandre aujourd'hui s'interroge sur son avenir. Doit-elle continuer à faire partie de l'Etat belge ou au contraire prendre en main son propre destin en affirmant son indépendance?

En l'espace d'une décennie, les partisans de l'indépendance de la Flandre se révèlent de plus en plus nombreux. Les arguments invoqués sont variés. Il y a, chez certains, l'obsession du nationalisme qui veut qu'une nation doit assurer son propre destin dans le cadre d'un Etat homogène et se construire un univers clos. C'est l'application du principe des nationalités, dogme suivant lequel la nation et l'Etat doivent coïncider, seul moyen pour la première d'assurer son plein épanouissement. Pour d'autres, l'indépendance de la Flandre se justifie parce que son développement économique, industriel, scientifique et technologique est handicapé dans le cadre de l'Etat belge. Elle doit en effet supporter le poids d'une Wallonie que certains qualifient de «moribonde» et qui ne parvient pas à redresser son économie. Et de citer le manifeste «De Warande» émanant de certains milieux économiques et culturels qui estime le montant des transferts de la Flandre vers la Wallonie et Bruxelles à 10,4 milliards d'euros, ce montant intégrant les dépenses de sécurité sociale, le paiement des intérêts de la dette et la contribution aux finances publiques. Même si ces chiffres sont contestés par certains scientifiques, ils constituent un argument choc pour faire passer dans l'opinion publique flamande le message que seule une Flandre indépendante peut assurer son développement économique et son épanouissement culturel, sans que cela implique un quelconque sentiment d'hostilité à l'égard des Wallons et des francophones.

Pourtant, en Flandre, même chez les partisans de l'indépendance, des doutes s'installent parfois. Faire sécession et proclamer son indépendance, c'est perdre le label «Belgique» et perdre le crédit dont celle-ci jouit à l'étranger, c'est devoir forger sa propre identité, c'est devoir trouver une place sur l'échiquier international et européen. Dès lors, n'est-il pas préférable pour la Flandre de rester dans le cadre de l'Etat belge, de conserver l'image de marque de la Belgique, tout en accroissant l'autonomie de la Flandre au niveau des compétences, de la fiscalité, de l'organisation judiciaire, des transports... c'est-à-dire de réduire la Belgique à une «coquille vide».Si l'on veut tempérer les velléités indépendantistes flamandes, il faut redorer l'image de la Wallonie pour qu'elle redevienne une valeur sûre au sein de l'Etat belge et qu'elle soit perçue par la Flandre non comme une charge, mais comme un partenaire économique fiable. A cet effet, il faut développer une politique d'investissements qui initie des projets de grande envergure susceptibles non seulement de créer des emplois mais aussi d'induire des effets seconds.N'oublions pas que déjà dans les années 1970, en compensation des investissements colossaux réalisés au port de Zeebrugge, la Wallonie s'était vu octroyer à titre de compensation des crédits parallèles qu'elle a disséminés en une multitude de petits projets qui n'étaient pas porteurs d'une reconversion industrielle en profondeur. Cette politique s'est partiellement poursuivie avec les moyens considérables dont certaines régions de Wallonie ont bénéficié dans le cadre des objectifs I et II du Fonds européen de développement régional. Il faut rompre avec cette politique et espérer qu'à travers le plan Marshall un esprit nouveau et une dynamique globale se dessineront, porteurs de projets mobilisateurs pour toute la Wallonie. Mais il faudra être attentif. Le plan Marshall n'est qu'un cadre, qu'un programme qui, au niveau de son exécution et de son application, doit se traduire par une concentration des moyens disponibles sur des projets mobilisateurs de tous les acteurs du développement. Il faut éviter l'écueil que les Wallons n'ont jamais surmonté, à savoir le sous-régionalisme. Contrairement aux Flamands qui connaissent également des tensions sous-régionales mais qui ont su les transcender pour développer une conscience flamande imprégnée de solidarité et d'un dynamisme collectif, les comportements wallons restent inspirés de réflexes sous-régionaux.

Mais si la Wallonie retrouve un nouveau souffle, si elle amorce son redressement économique, notamment dans le domaine des technologies de pointe, si elle est imprégnée d'une nouvelle culture politique, alors peut-être les velléités séparatistes de certains Flamands pourraient-elles s'estomper. La Wallonie n'apparaîtrait plus comme une charge pour la Flandre, qui pourrait affecter le montant des transferts à la réduction du coût du travail et au développement d'une politique d'investissements. Elle continuerait à être pour les entreprises du Nord du pays une zone d'expansion et un partenaire commercial privilégié. Elle permettrait enfin de renforcer et de cimenter la coopération économique et financière qui s'est enracinée au fil des temps.

La survie de la Belgique passe donc par un renouveau de la Wallonie, dont il faut objectivement admettre qu'il reste hypothétique.

Le risque subsiste donc de voir certains Flamands perdurer dans leur vision séparatiste et engager la Belgique dans la voie de la désintégration, d'autant plus qu'ils peuvent invoquer l'article 1, par. 2 de la Charte des Nations Unies qui reconnaît le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.

Si l'on devait aboutir à cette solution extrême, regrettable sans aucun doute, pour laquelle il n'y aurait ni gagnant ni perdant, car toute séparation a un coût, que deviendrait l'Etat belge?

D'abord, les Flamands doivent savoir qu'ils ne peuvent entraîner Bruxelles dans leur aventure séparatiste. Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes n'implique pas le droit de disposer des autres, d'autant plus que Bruxelles n'est nullement demandeur d'une quelconque envolée séparatiste.

La Belgique subsisterait donc amputée d'une partie de son territoire et organisée sur une base fédérale. Elle pourrait entièrement se consacrer aux problèmes économiques, sociaux, scientifiques, culturels, et éducatifs, à l'abri des tensions et des querelles linguistiques et communautaires, étant devenue un Etat culturellement et linguistiquement homogène, sous réserve du respect des droits des minorités, germanophones et néerlandophones à Bruxelles. Sans doute, devrait-elle veiller à simplifier ses institutions afin de les rendre plus cohérentes et plus performantes.

Viable cette Belgique, réduite à un ensemble Wallonie-Bruxelles? Sans aucun doute, avec certainement autant d'atouts que la Flandre indépendante.

Titre et sous-titre sont de la rédaction.

© La Libre Belgique 2006