Opinions

PIERRE MAES

Consultant

Le Ministre Miller, s'exprimant récemment sur l'évolution du Paysage Audiovisuel Belge Francophone («Télé Moustique» du 2 avril 2003) eut ces mots par rapport à la part de marché grandissante des chaînes françaises en Belgique francophone: «Si notre public continue à regarder massivement les chaînes françaises, cela va poser un véritable problème en termes de capacités financières pour nos chaînes télévisées et principalement pour les chaînes privées. La RTBF, elle, continuera à bénéficier des dotations publiques...» Il est certain que les réglementations européennes ne permettent plus aujourd'hui aux législateurs locaux de dresser une barrière protectionniste autour des chaînes nationales, mais de là à les lâcher aussi brutalement...

La menace des chaînes françaises en général et de TF 1 en particulier est à prendre extrêmement au sérieux. Ne rien faire pourrait entraîner des bouleversements négatifs en cascade dans notre micro-marché de la Communauté française. Ceci m'a donné l'idée de me livrer à un petit exercice de prospective, forcément fictionnelle, sur ce que pourrait être le PABF dans 5 ou 10 ans.

- Le Groupe Bertelsmann, tout à la maximisation de son profit après son introduction en Bourse, a tranché: RTL-TVi et Club RTL ont cessé d'émettre. Le lancement d'une troisième chaîne et un plan social sévère n'ont pas suffi: la marge dégagée par sa filiale belge était largement insuffisante. M 6 (devenue entre-temps propriété à 100pc de Bertelsman) émet désormais en Belgique. Les décrochages publicitaires sont vendus aux annonceurs belges par M 6 Publicité Belgique. Comme contenu belge, seul subsiste un journal télévisé quotidien de 6 minutes, proposé en décrochage également. Même si l'audience de M 6 n'atteint pas les scores précédemment réalisés ensemble par TVi et Club, l'opération s'avère particulièrement profitable sur le plan financier.- La réaction de TF 1 ne s'est bien sûr pas fait attendre. Des espaces publicitaires sont proposés aux annonceurs belges par TF 1 Publicité Belgique.- France Télévisions, désormais privatisée, commercialise également ses espaces publicitaires au travers de sa régie belge. FR 3 Régions a ouvert un bureau à Namur et y produit un journal quotidien.- Le Groupe AB, tout heureux de l'aubaine, envisage de lancer AB 6, chaîne destinée aux adolescents, qui devrait venir gonfler les 5 pc de part de marché que lui rapportent déjà ses trois autres chaînes présentes sur le câble francophone belge.- Vivendi Universal, redevenue Vivendi, s'est débarrassé de tous ses actifs non français et a cédé Canal+ France au groupe Lagardère. Seules ses filiales scandinaves et du Benelux n'ont pu être vendues et ont été purement et simplement fermées. En Belgique, les droits de télévision de la Ligue 1 de Wallonie sont proposés à TPSatellite, opérateur satellite français (fruit de la fusion entre TPS et Canal Satellite) qui compte 400.000 abonnés en Belgique. La Ligue Wallonne espère susciter l'intérêt des télédistributeurs wallons dans l'espoir de faire monter les enchères, mais ceux-ci se déchirent sur la répartition des coûts.- La RTBF, plombée par son déficit chronique et son inaptitude à s'extirper de son immobilisme structurel, est lâchée par la Communauté Française (elle-même en proie à des difficultés financières inextricables) et doit mettre la clé sous la porte, laissant ainsi les 2000 employés restants sur le carreau. Une nouvelle chaîne de télévision a été créée sur les cendres de la RTBF: la RTW, dont la dotation est plafonnée à 75000000 euros et est entièrement à charge de la Région wallonne. Elle fonctionne avec 300 employés et les rares productions propres sont sous-traitées à des producteurs indépendants. Ses revenus publicitaires sont maigres, souffrant de la concurrence impitoyable des concurrents français et allemands.- Les télévisions locales et communautaires (TLC), bénéficiant du soutien politique local et régional, jouent la carte de la proximité avec un succès certain. Les recettes publicitaires, collectées par la régie belge de France Télévisions, ont suivi et permettent aux TLC d'envisager des productions plus ambitieuses: fiction et sport figurent dans leurs projets.

Le ton volontairement exagérateur de ces prévisions peut faire sourire mais ne doit pas masquer la réalité. Aujourd'hui, je ne connais pas un professionnel du secteur qui ne partage pas les craintes exprimées dans le tableau d'apocalypse évoqué ci-dessus. L'ensemble de la profession est conscient que le fragile équilibre (?) économique du PABF ne tient qu'à un fil.

Alors que faire? Je l'ai déjà mentionné, la voie réglementaire n'offre plus de solutions. Les systèmes protectionnistes établis par la Communauté française ont été mis en pièces par la législation européenne et en particulier sa directive «Télévisions Sans Frontières», véritable arrêt Bosman du secteur audiovisuel, dont les effets sont particulièrement meurtriers pour les petites entités culturelles souffrant de la proximité d'un grand voisin de même langue.

Tiens, à propos, comment se débrouillent nos confrères du Nord du pays face à un voisin de même langue dont le paysage audiovisuel est extrêmement concurrentiel et dynamique? Plutôt bien, ma foi. Les chaînes hollandaises présentes sur le câble flamand n'y réalisent qu'une audience symbolique. Les spécialistes expliquent cette différence par une plus grande différence de culture entre le Flamand et le Hollandais qu'entre le Wallon et le Français. Mouais... Ne perdons pas de vue que seules les trois chaînes publiques hollandaises (NOS) sont présentes en Flandre; les téléspectateurs flamands n'ont pas la possibilité de s'enthousiasmer pour les programmes sans doute plus racoleurs des RTL 4, RTL 5, Yorin, SBS, etc.

D'autre part, et contrairement aux francophones, les Flamands ont réussi à dynamiser leur marché grâce principalement à la renaissance de l'émetteur public, la VRT. Celle-ci, sous la houlette de De Graeve, et avec l'appui financier du gouvernement de la Communauté flamande a réussi à retrouver le niveau d'audience qui était le sien avant l'arrivée de VTM en 1989! La qualité de ses programmes est unanimement louée et a contraint les émetteurs privés à redoubler d'inventivité et d'audace pour ne pas se laisser distancer. Le téléspectateur flamand peut ainsi faire son choix à l'intérieur d'une offre locale de proximité, riche et diversifiée. L'attirance vers les chaînes étrangères, même de langage identique, est quasi nulle.

Cette recette est-elle applicable en Communauté française? Il est certain que la constitution d'un audiovisuel francophone belge fort ne se fera pas sans un réveil de la RTBF. Celle-ci s'en est donné les moyens par des changements radicaux, récemment mis en place par Jean-Paul Philippot. Le directeur général de RTL-TVi, Philippe Delusinne, a pris tout le monde à contre-pied en défendant lui aussi l'idée d'un émetteur public en bonne santé. Il est conscient que le vrai danger ne vient pas de ce dernier. Non, la menace est française et vise l'existence même des chaînes belges francophones. Bien que la Communauté française soit un territoire microscopique dans l'Europe télévisuelle, il y a place pour une cohabitation équilibrée entre l'émetteur public et une chaîne privée. Seule une offre originale de proximité sera à même d'éloigner le téléspectateur des sirènes de TF 1 et autres. Bien sûr, nos chaînes ne disposent pas de budgets équivalents et il est illusoire de vouloir concurrencer TF 1 sur des grosses productions du type Star Academy; mais la créativité, l'inventivité et l'audace doivent permettre de fabriquer des programmes de proximité séduisants et bon marché.

Il est choquant de constater aujourd'hui que le téléspectateur belge francophone voit son offre télévisuelle de proximité diminuer alors qu'elle explose partout ailleurs en Europe. Cette tendance fait de ce marché une proie beaucoup trop facile pour nos riches voisins.

Titre et sous-titre sont de la rédaction.

© La Libre Belgique 2003