Opinions

LUCIEN NOULLEZ

Chroniqueur

Le temps n'est après tout pas si lointain où j'entendais la voix furieuse de mon père traverser les étages de la maison pour m'imposer de «mettre ça moins fort». Ces années-là, j'écoutais dans ma chambre des chanteurs français (Bécaud, Leforestier, Brassens, Louka, Gilles Vigneault) ou, déjà, les classiques (Vivaldi, Bach, Mozart), avec quelques incursions curieuses vers la «musique d'aujourd'hui». L'expression fait sourire. Car, si j'ai toujours aimé Berg, il est mort en 35; Bartok n'a pas connu la fin de la guerre quarante et Henri Dutilleux avait déjà la soixantaine bien sonnée en ce temps où l'on me faisait baisser le son de son orchestre.

J'admets que mes goûts musicaux présentaient des facettes surprenantes, mais tous mes camarades - ceux qui aimaient le rock, le disco, le folk ou Johnny Hallyday - n'en menaient pas plus large. Chacun se plaignait amèrement de ses parents. Ils étaient vieux. Ils ne comprenaient rien à notre monde, et ils réglaient nos moeurs sans discussion possible. Pour preuve, leur colère quand les vibrations de nos chambres envahissaient leurs soirées assoupies. «C'est pas de la musique», disaient-ils. «C'est du bruit!»

Il a fallu, tout récemment, que je m'en prenne à mon tour à ma fille, en hurlant dans les escaliers, pour comprendre que cette guerre était toujours ouverte et que j'avais, en outre, changé de camp. Car c'est bien de guerre qu'il s'agit. Et les conflits n'en concernent pas seulement les familles.

L'autre jour, un gandin dans une voiture nickelée a failli me passer dessus. Le jeune homme sortait du banc solaire. Il avait les cheveux gominés à l'ancienne, des mitaines de cuir et des lunettes sombres. Une belle gueule de petit dragueur, en somme, qui roucoulait à sa façon, en inondant le boulevard avec les coups de boutoir de son autoradio. Outre que ce comportement sonore renvoyait au néant mes cris de protestation, je doute qu'il ait pu favoriser les aveux que l'on se murmure aux oreilles. Sans parler du silence, dont Pascal André fit récemment le bel éloge ici même... Ce silence qui permet d'écouter son désir et de se prendre en main... Il est vrai qu'on n'en demande pas tant à ce pauvre garçon. On lui demande de garder le rythme, pour assurer au boulot, pour assurer dans le look, pour assurer avec les filles... Et sous tant d'assurance, quel gâchis!

Un autre jour, il y a bien longtemps, j'observais le public de la Monnaie qui sortait d'une matinée. Le ciel était encore clair et, sur la place s'installaient, dans une jolie pagaille, les musiciens et le public de je ne sais quel festival de musique folklorique. Il fallait voir les messieurs et les dames de l'opéra, les belles robes et les costumes contourner ostensiblement les jeans et les rastas. Ces deux mondes ne s'effleuraient pas. Ils s'ignoraient superbement, comme deux tribus hostiles peut-être prêtes à s'empoigner.

Au jugé de ces quelques anecdotes, on en conviendra volontiers: la musique, ce langage prétendument universel, n'adoucit rien du tout, ni les moeurs, ni les différences, ni les crispations identitaires. Bien au contraire, elle les accentue et, jusqu'à un certain point, elle leur donne une légitimité. Telle bande de garçons se rase la tête. Soyez assuré qu'ils écoutent les mêmes disques. Tel groupe de filles se dandine dans les mêmes «tops». Pensez-vous que leur baladeur leur irrigue le cerveau avec des chansons différentes? Et si, dans telle brasserie bruxelloise, on chante et danse encore au son d'un vieil accordéon, pour bien des passants excédés, la java, c'est du zim boum-boum.

Chacun vit donc dans sa musique et, aujourd'hui, ces musiques se croisent, se bousculent, se percutent, s'envahissent. On prétend que Beethoven, en feuilletant les partitions de ses contemporains, se réjouissait d'être sourd. Cet égotisme musical se vit encore parmi nous... à ceci près que nous ne sommes pas Beethoven et qu'il vaudrait peut-être la peine, après tout, d'écouter tant soit peu la musique des autres, pour approcher leur univers.

© La Libre Belgique 2003