A-t-on le droit de blasphémer ?

Entretien : Jean-Paul Duchâteau Publié le - Mis à jour le

Ripostes

Charlie Hebdo a publié des caricatures qui ont suscité des réactions indignées au sein du monde musulman. Quelques jours plus tôt, c'est un film qui avait mis le feu aux poudres. De quoi reposer la question : est-ce que le droit au blasphème existe pour les non-pratiquants d'une religion? Interviews croisées.

Jean-Marie Dermagne, avocat et ancien bâtonnier

Etes-vous choqué par la publication dans “Charlie Hebdo” de caricatures impliquant Mahomet ?

S’agit-il vraiment de caricatures du prophète Mahomet ? Pour ma part, je n’ai vu que la une de "Charlie" qui m’a fait rire aux éclats. Le pastiche du film "Les Intouchables", dont "Charlie" annonce la suite avec un dignitaire israélite qui aide un cacique musulman, est un régal. J’ajoute que ma délectation serait la même si c’était Bouddha qui était poussé par Jésus dans un fauteuil roulant.

S’agit-il d’un blasphème ou d’une simple provocation ?

C’est sans doute un blasphème aux yeux de certains musulmans et une satire pour le reste de la planète. Et ça ne devient une provocation qu’en raison d’un contexte international tendu, chaud même à certains endroits. Par définition, c’est uniquement les croyants d’une religion qui crient au blasphème lorsque leurs dieux ou leurs idoles sont caricaturés ou moqués. Lorsque les Monty Pythons faisaient dialoguer le Christ en croix avec les larrons à ses côtés, ce sont les chrétiens qui s’étranglaient alors que tous les autres spectateurs s’amusaient. Fort heureusement, beaucoup de croyants ont de l’humour et pratiquent l’autodérision ou en tout cas ne descendent pas dans la rue chaque fois qu’un humoriste ou un mécréant les asticote ou leur déplaît.

A-t-on en général le droit de blasphémer ?

Toujours ! Le blasphème n’est pas un droit, c’est une nécessité. D’abord, on en serait toujours aux religions ancestrales et aux dieux multiples si certains devenus par la suite des prophètes n’avaient pas critiqué - et ils l’ont fait parfois de façon très violente - les croyances de leurs ancêtres et de la majorité de leurs contemporains : relisez les livres dits "sacrés", ils fourmillent de blasphèmes envers les croyances et les convictions des autres ! Ensuite, la tolérance et le respect de la liberté d’expression ont été la condition du progrès de la civilisation : inutile de vous rappeler que toutes les religions ont eu leurs bûchers et que le choc des idées est la matrice du progrès.

La communauté musulmane n’est-elle pas en droit de se sentir offensée ?

Les musulmans n’ont pas moins d’humour que n’importe qui ! Ceux qui descendent dans la rue et crient vengeance expriment des sentiments qui trouvent leur source dans des humiliations bien plus graves que ce qu’il peut y avoir dans un film ou dans des dessins satiriques. Ce dont se plaignent les peuples de culture musulmane, c’est d’une forme de néocolonialisme des pays de culture chrétienne ou juive. L’injustice faite aux Palestiniens est un cancer dont on n’a pas encore mesuré toutes les métastases.

Eric de Beukelaer, prêtre (qui s'exprime à titre personnel).

Etes-vous choqué par la publication dans “Charlie Hebdo” de caricatures impliquant Mahomet ?

Connaissant cette publication, c’est son style. Vu les circonstances, je suis quand même inquiet. Il est vrai que la liberté d’expression est quelque chose qui doit être défendu de manière ferme et paisible. Ceci dit, on se rend bien compte, quand on voit à travers le monde ces foules qui n’ont sans doute jamais vu le film débile qui enflamme le monde musulman depuis une semaine, qu’au-delà d’une légitime indignation, il y a une alliance objective entre deux groupes de faucons. D’un côté, le fondamentalisme le plus extrême chez certains manifestants et, de l’autre, des personnes partisanes du choc des civilisations. Ces deux faucons s’auto-alimentent. J’espère que cette publication ne remettra pas de l’huile sur le feu car les premières victimes de ce genre d’agitation, ce sont la majorité des musulmans qui souhaitent simplement vivre en paix leur religion.

S’agit-il d’un blasphème ?

Ce mot est un terme théologique et nous ne sommes pas dans des théocraties. Ce terme peut être manié dans un discours religieux, mais ce n’est pas un concept qui intervient dans une démocratie où règne la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Je comprends que pour un musulman, si on insulte la figure du Prophète, il considère cela comme un blasphème tout comme, comme catholique, si on s’en prend au Christ, je considérerai cela comme injurieux. On peut manifester son désaccord mais ne pas pour autant utiliser des moyens violents pour protester.

Comme prêtre, est-ce que le droit au blasphème existe ?

Je suis prêtre d’un Dieu qui, selon la foi catholique, a accepté de devenir un homme et de se laisser insulter puis crucifier. Donc, le Christ choisit toujours la place de la victime. Cela ne veut pas dire que je considère que plus on manque de respect pour ma religion, comme pour toute conception philosophique, plus c’est une bonne chose ! Il faut signaler que la liberté d’expression est une chose mais on a aussi le droit de signaler qu’il y a un problème.

Les films ou les œuvres d’art qui impliquent le Christ, parfois de manière violente, relèvent-ils du blasphème comme beaucoup de chrétiens l’ont dit à l’époque ?

Récemment, en France, il y a eu cette œuvre d’un crucifix plongé dans de l’urine. Personnellement, je ne suis pas du genre à vite m’émouvoir, mais je n’ai pas trouvé cela du meilleur goût. A un moment donné, quelqu’un a cassé l’œuvre. Je pense que c’était regrettable mais il faut parfois comprendre que la liberté de l’artiste suscite des réactions qui se justifient parce qu’on n’a pas eu le respect nécessaire.

La communauté musulmane n’est-elle pas trop sensible sur ce sujet ?

Peut-être qu’ils ont moins l’habitude que les catholiques qui vivent depuis plus longtemps dans un pays où la liberté d’expression va un peu dans tous les sens. Peut-être sommes-nous plus immunisés que beaucoup de citoyens d’origine musulmane. D’un autre côté, il y a quand même en Occident des responsables musulmans qui appellent au calme même s’ils estiment blasphématoires certaines représentations de leur religion.

Publicité clickBoxBanner