Ripostes

Les plateformes collaboratives telles que Airbnb et BlaBlacar doivent-elles toutes adopter une charte de non-discrimination ? Peu de faits sont rapportés. Mais des études évoquent le problème. Ainsi que la création de sites destinés à des minorités.


Contexte

Une action collective a été lancée en mai 2016 aux Etats-Unis contre Airbnb pour discrimination. Mais le plaignant a été débouté en raison de la clause de renonciation inscrite dans les conditions générales de la plateforme.

Une étude réalisée à partir d’un an de données collectées sur le site de BlablaCar, par trois chercheurs en économie de l’ESC Rennes, l’université Rennes 1 et l’université de Caroline du Nord, démontre que les conducteurs avec un nom à consonance arabe ou musulmane ont significativement moins de chances d’attirer des passagers que ceux avec un nom à consonance française.

Une autre étude publiée par la Harvard Business School révèle que les utilisateurs d’Airbnb ayant un nom à consonance afro-américaine ont environ 16 % de chances en moins d’avoir une réponse positive à leurs requêtes que ceux qui ont un nom à consonance blanche.

Des plateformes communautaires favorisent une forme d’entre soi. Innclusive offre des services identiques à ceux d’Airbnb, spécialement pour les Afro-Américains. MisterB&B se concentre sur la communauté gay. BlaBlaCar a créé une version "entre femmes" de son offre de covoiturage.


Oui

Patrick Charlier, directeur francophone d'Unia (ex-Centre interfédéral pour l'égalité des chances).

" Pour plusieurs raisons, les faits sont rarement dénoncés mais ils existent. Par ailleurs, on est dans un système de proximité : la tendance est de se regrouper entre pairs. Le rejet peut donc aussi être inconscient. "


Avez-vous connaissance de l’une ou l’autre plainte pour discrimination ou racisme, de la part d’un usager de ce qu’on appelle l’économie "collaborative" ?

Nous n’avons pas été saisis de dossiers nous-mêmes, non. En revanche, nous en avons renvoyé un vers nos confrères français puisqu’il s’agit d’une mésaventure survenue en France. Dans le cadre de la plateforme Airbnb, un logement avait été refusé à un couple d’homosexuels belges. D’ailleurs, que l’on parle de logement, de mobilité, de voyage ou de services, et que l’on soit dans le cadre de plateformes qui en font un business ou bien d’échanges locaux sans but lucratif, il n’y a aucune raison que le risque discriminatoire soit plus absent de cette sphère-là que de toute activité sociale, économique ou autre, fût-elle déclinée sous une nouvelle forme. Autrement dit, on ne peut pas conclure que, parce qu’on est dans un nouveau mode de relations, on sera exempté de ce risque.

D’autres éléments vous permettent-ils d’étayer cette hypothèse ?

A notre connaissance, Airbnb a adopté une charte pour éviter toute forme de discrimination. Elle est en vigueur depuis le 1er novembre. On peut supposer que c’est parce qu’ils ont été confrontés à des cas problématiques, sans doute des refus de "clients" sur base de l’origine… Sans entrer dans des choses qui seraient polémiques avec un mépris affiché vis-à-vis d’un groupe ou l’autre, on pourrait mentionner par exemple que le refus d’héberger des animaux constituerait, selon les lois en vigueur en Belgique, une discrimination indirecte pour les personnes en situation de handicap qui ont un chien d’assistance.

En août dernier, une blogueuse racontait avoir assisté au refus discriminatoire d’un utilisateur de BlaBlaCar. Un de ses amis qui comptait sur le réseau de covoiturage pour se déplacer avait, selon elle, été refoulé à cause de son prénom à consonance étrangère. L’affaire n’a pas fait plus de bruit car le chauffeur a nié que le prénom soit la cause du refus. La discrimination en raison de l’origine ou de la couleur de la peau étant déjà difficile à prouver dans des secteurs, disons, "classiques" comme l’immobilier ou l’emploi, peut-on penser que ce l’est encore davantage dans la sphère dite "collaborative" ?

Oui et non. On pourrait imaginer que, dans un système de contrôle horizontal entre pairs (on se surveille entre soi), des dénonciations pourraient être faites au sein d’une même communauté de participants, en cas de motifs affichés de discrimination.

Mais, si je propose un service dans la sphère privée, dois-je forcément justifier mes choix ?

Si j’organise une fête d’anniversaire chez moi, j’ai le droit d’inviter ou de ne pas inviter qui je veux. Par contre, à partir du moment où j’offre un service au public, je tombe forcément sur le coup de la loi, même si cela se passe à mon domicile.

Pour autant, comme vous le disiez précédemment, ce n’est pas parce qu’on ne constate aucune plainte que le phénomène discriminatoire n’existe pas ?

Il est vrai que, dans cette sphère, les choses ne se passent pas comme dans le cas d’une recherche d’emploi ou de logement. Si on me refuse un logement de vacances, je ne penserai peut-être pas tout de suite à déposer une plainte, mais plutôt à en chercher un autre. C’est ça, la priorité. D’autant que, dans ce genre de dossier, s’ajoute la difficulté transnationale qui complique la possibilité de trouver facilement le bon interlocuteur. On est dans une activité humaine, dans des échanges économiques ou sociaux, et toute activité est susceptible de mener à des processus discriminatoires, fussent-ils involontaires. Il faut bien se rendre compte qu’on est, ici, plutôt sur des choses de proximité et que, généralement, on a déjà naturellement tendance à se regrouper entre pairs. On va vers les gens dont on se sent spontanément proche et on n’est pas particulièrement ouvert, et on n’a pas spécialement d’intérêt à pratiquer plus de mixité.


Non

Jonathan Schockaert, co-fondateur et CEO de ListMinut.

" Jusqu’à présent, nous n’avons pas été témoins de discriminations sur la plateforme d’économie collaborative ListMinut. Au contraire, des témoignages attestent de rencontres qui élargissent les horizons ."


Avez-vous déjà entendu parler de discriminations sur les plateformes d’économie collaborative ?

Comme tout le monde, j’ai eu vent de cet exemple récent d’une étudiante nigériane qui s’est vu refuser un logement sur Airbnb, avant de se faire insulter, en raison de sa couleur de peau.

Sur la plateforme de Listminut, avez-vous déjà été confrontés à des cas similaires ?

Non, pour le moment, jamais. Toutefois, sur notre plateforme ListMinut, qui rassemble des prestataires de services et des particuliers, je remarque que les gens qui cherchent un baby-sitter vont plus souvent sélectionner une fille qu’un garçon. En l’occurrence, l’origine de la personne n’entre pas en ligne de compte. Je dirais que c’est davantage une question de confiance que de discrimination. Pour le baby-sitting, on aurait tendance à plus facilement accorder notre confiance à une fille qu’à un garçon, parce qu’elle a peut-être davantage d’expérience avec les enfants. De la même manière, on confierait plus facilement notre jardin à un jardinier confirmé qu’à un néophyte.

Selon vous, il n’y aurait donc pratiquement jamais de sélection en fonction de critères racistes ou discriminatoires ?

Jusqu’à présent, nous n’avons pas ressenti ce problème. Pendant longtemps, notre meilleur prestataire, celui récoltait le plus d’évaluations positives, c’était Karim, et il est d’origine arabe. Ce que je veux dire, c’est qu’à partir du moment où les prestataires ont de bonnes évaluations et qu’ils font attention à leur manière de se présenter, je ne pense pas que les clients vont s’attarder sur leurs origines. Maintenant, cela peut tout de même représenter un frein pour certaines personnes. Les gens qui sont profondément racistes ne vont pas changer d’attitude parce qu’ils sont sur une plateforme Web.

Mais, pour vous, les discriminations ne sont pas exacerbées sur ces plateformes ?

Je me rappelle une phrase lue quelque part, et qui définit bien ce à quoi nous aspirons, en tant que créateurs de plateformes d’économie collaborative : "Notre métier, c’est d’utiliser la technologie pour créer de la confiance entre inconnus." Dans le texte original, en anglais, il était même question de créer de la confiance entre "strangers", c’est-à-dire entre "étrangers". Et je suis en effet persuadé que les plateformes d’économie collaborative permettent aux gens d’élargir leurs horizons. De nombreux témoignages attestent de rencontres inattendues. Sur notre plateforme, les prestataires sont évidemment demandeurs de rencontrer un maximum de clients potentiels. Il s’agit généralement de proposer des petits services à ses voisins. En général, la notion de coup de main est importante. L’idée de base, c’est rendre service et non devenir riche. Puis, ListMinut ne rassemble pas qu’un cercle restreint de "geeks" ou de fans d’économie collaborative, mais toutes sortes de gens : des plombiers, des baby-sitters, des jardiniers…

Que mettez-vous en place pour que les échanges entre utilisateurs soient les plus constructifs possible ?

Le plus difficile sur notre site c’est de décrocher son premier job, parce qu’on se retrouve en concurrence avec d’autres prestataires qui ont déjà eu des évaluations positives. Nous rencontrons donc les nouveaux utilisateurs. Il ne s’agit pas de faire le tri, mais de leur donner quelques conseils. Au vu des arnaques qui pullulent sur la toile, la notion de confiance est essentielle. Nous expliquons aux gens qu’ils devraient mettre une photo d’eux et non une photo prétexte montrant par exemple une tondeuse à gazon. Ils devraient aussi se décrire en quelques mots et soigner leur manière de proposer leurs services. Mieux vaut écrire "j’ai telle et telle compétences pour réaliser la tâche demandée, et je me ferai un plaisir de vous aider", que se contenter d’un "je suis dispo". Enfin, il faut comprendre que nous allons toujours faire en sorte que nos utilisateurs - tant les prestataires que les clients - soient satisfaits. Sans cela, nous n’arriverions pas à nous développer.



Faut-il que les plateformes collaboratives agissent contre les discriminations?

" Modifier l’environnement des plateformes collaboratives (les interfaces, les fonctionnalités) pour que l’humain ne soit pas en capacité de discriminer sonne comme l’expression d’un certain désespoir à l’égard de l’humanité", écrit Chrystèle Bazin, chroniqueuse et journaliste. Auteur d’un long article sur l’économie collaborative et ses éventuelles dérives racistes dans le magazine “Usbek et Rica”, cette spécialiste de la société numérique, estime qu’empêcher un acte raciste, sexiste ou homophobe n’éradique pas le racisme, le sexisme ou l’homophobie : “ Ça ne fait que mettre les gens en incapacité, en veilleuse, dans l’attente d’une possibilité de s’exprimer de nouveau .” Selon elle, il n’est donc pas souhaitable que les plateformes, qui ont la capacité technique d’agir contre les discriminations, le fassent seules et en dehors des structures politiques et sociales et des utilisateurs eux-mêmes.