Ripostes Les appels au boycott d’Israël se multiplient en Europe, et notamment en Belgique. La communauté juive se plaint de discrimination et d’amalgames. Mais il ne s’agit pas d’actions contraires à la loi.


RECTO

L’idée est de mettre Israël au ban de la société. Je ne connais pas un autre pays que l’on traite comme cela. Il y a plein de pays qui ne respectent pas les droits de l’homme et, là, il n’y a pas de réelle pression. Je constate que les politiques n’ont pas toujours le courage de dénoncer les excès en paroles, et cela malheureusement pour des raisons électorales. Une opinion de Maurice Sosnowski, président du Comité de coordination des organisations juives de Belgique (CCOJB).

Des mouvements, en Belgique comme en France, invitent à boycotter Israël. Est-ce à vos yeux de l’antisémitisme ?

Aujourd’hui, évidemment, l’importation du conflit du Moyen Orient est très importante dans les pays européens, et notamment chez nous. Effectivement, on peut commencer à se poser certaines questions, vu la volonté absolue de certains de mettre Israël au ban de la société. Ainsi, BDS (Boycott Désinvestissement Sanctions) est un organisme qui ne se cache pas d’être discriminant. Par exemple, je me suis élevé à l’ULB contre la participation de BDS à un débat parce qu’il n’y avait qu’à lire leurs articles qui attaquent systématiquement Israël sur tout. Je pense surtout à leur volonté de boycotter les universités et les relations scientifiques. Ce groupe veut tout boycotter sous prétexte que les universités et les industries, par exemple, travaillent très indirectement avec l’armée qui, prétendent-ils, est une armée d’occupation. L’idée est de mettre Israël au ban de la société. Je ne connais pas un autre pays que l’on traite comme cela. On peut parler de la Chine et du Tibet, de la Syrie, de certains pays d’Afrique. Il y a plein de pays qui ne respectent pas les droits de l’homme, et là, il n’y a pas de réelle pression. Vous avez une focalisation aujourd’hui sur Israël qu’on veut absolument condamner.

Mais n’est-ce pas limité à une petite minorité ?

L’histoire de la visite du prince Laurent en est encore un exemple. C’est extraordinaire qu’on s’attaque au KKL, qui est un organisme dont la mission est de reboiser les terrains et les marais. Tout le monde y est venu planter un arbre. Eh bien non, vous avez trois pages dans un journal qui attaque le KKL. Ce qui est le plus terrible, c’est que le mot “sionisme” est devenu une véritable insulte dans la bouche de certains. D’autre part, lors des manifestations pro palestiniennes qui ont lieu en Belgique, on retrouve des calicots où est inscrit “A mort les juifs !” et personne ne trouve rien à y redire. Tout le monde peut être critique à l’égard de la politique de l’Etat Israël, mais il y a dans certains esprits une association permanente “Israël = juifs” et c’est une bonne raison d’encore une fois ramener l’antisémitisme comme un nouveau virus. Avant, cet antisémitisme était religieux, puis il fut raciste sous Hitler, et aujourd’hui il s’attaque à Israël et aux Israéliens.

Les organisations qui, en Belgique, ont pour mission de lutter contre le racisme, la xénophobie et l’antisémitisme font-elles bien leur travail ?

Le MRAX faisait initialement du bon travail, mais on a vu comment cela a dérapé ces dernières années. A l’Egalité des chances, il y a une cellule “antisémitisme”. Des choses commencent à évoluer mais cela reste très difficile, parce qu’il faut changer l’esprit des gens. En France, la loi est plus sévère à l’égard des actions et des voies de fait, on le voit avec les procès qui y ont lieu aujourd’hui. En Belgique, nous n’avons pas intenté un procès contre BDS parce que la loi autorise davantage de choses et qu’ils flirtent toujours avec les limites légales trop larges. Mais sur le fond, il est certain qu’il y a un énorme problème et que nous allons rester très attentifs. C’est inacceptable pour la communauté juive mais aussi pour tous les citoyens, parce qu’il y a une transformation des idées vers de la pure propagande.

Vous diriez qu’il y a une recrudescence de l’antisémitisme en Belgique et sous quelle forme ?

Des mouvements d’extrême droite que l’on connaît aujourd’hui, par exemple en Grèce et en Hongrie, se déclarent ouvertement antisémites. Chez nous, heureusement, cela n’existe pas, ce qui ne veut pas dire que l’antisémitisme n’existe pas. En fait, il a infiltré de larges couches de la société parce que le conflit israélo-palestinien s’y est immiscé. J’ai, moi, de bons contacts avec des représentants de la communauté musulmane, mais il y a une minorité d’individus qui manifestent très haut et reçoivent un soutien politique. Je suis un peu triste de constater que des hommes et femmes politiques n’ont pas toujours le courage de dénoncer les excès en paroles, et cela malheureusement pour des raisons électorales. Cela banalise l’antisémitisme et le sentiment que les juifs sont “différents” et qu’ils sont tous des Madoff.




VERSO

En 2012, nous avons reçu 88 signalements pour des faits d’antisémitisme. Il y a une incidence directe entre la tension qu’il peut y avoir au Proche Orient et des incidents en Belgique. Cela étant, on ne peut pas refuser qu’il y ait une forme de solidarité qui s’exprime, pour autant que cela s’exerce dans le cadre des libertés de manifestation et d’expression. Une opinion de  Patrick Charlier, directeur adjoint du Centre pour l’Egalité des chances.

Critiquer violemment Israël et appeler à le boycotter constitue-t-il de l’antisémitisme aux yeux de la loi belge ?

Appeler à boycotter Israël ou d’ailleurs un autre pays, par exemple à l’égard de produits, n’est pas quelque chose de contraire à la loi. Ce qui pourrait éventuellement l’être, c’est appeler au boycott de personnes sur base de leur nationalité ou de leur ascendance, juive dans ce cas-ci.

Même chose pour l’appel au boycott des universités et des scientifiques, tel qu’il est mené en Belgique, par exemple par l’organisation BDS ?

Oui, on est exactement dans le même type de raisonnement. Maintenant, il faut voir jusqu’où cela va. Comme je le disais, à partir du moment où on va toucher des personnes, en raison de leur nationalité ou en raison du fait qu’elles soient juives, c’est une forme de discrimination qui est-elle visée par la loi.

Qu’est-ce que la loi interdit réellement en la matière ?

L’antisémitisme est traduit dans la loi par la discrimination ou l’incitation à la haine, ou les crimes de haine sur base de l’ascendance. Depuis 1981, le concept d’ascendance traduit l’antisémitisme et donc des agressions contre quelqu’un en raison de son appartenance à la communauté juive. Le terme lui-même d’antisémitisme n’est pas repris dans la loi mais il est visé via l’ascendance. Cela concerne la discrimination, le refus de biens, de services et d’emploi, l’incitation à la haine, soit dans les cas les plus graves les circonstances aggravantes à des infractions, comme du vandalisme, coups et blessures, voire même dans les cas les plus extrêmes de meurtre.

Le centre pour l’égalité des chances est-il souvent confronté à des manifestations d’antisémitisme ?

L’année passée, nous avons reçu 88 signalements pour des faits d’antisémitisme. La plupart d’entre eux concernent des discours de haine sur des forums de discussion , mais on a constaté une recrudescence des plaintes pour des actes de vandalisme, d’agressions verbales et de menaces. En 2009, on avait connu un pic de signalements et c’était lié au conflit qui avait lieu au Proche Orient. On constate d’ailleurs qu’il y a une incidence directe entre la tension qu’il peut y avoir dans cette région et des incidents qui sont rapportés ici en Belgique.

Cette importation du conflit est-elle systématique ?

Elle peut être problématique à partir du moment où cela mène à des comportements qui seraient contraires à la loi. Cela étant, on ne peut pas refuser qu’il y ait une forme de solidarité, que ce soit des personnes issues de la communauté juive à l’égard d’Israël ou des personnes qui sont plus proches des Palestiniens, pour autant que cela s’exerce dans le cadre des libertés de manifestation, et d’expression. Lorsque cela pose un problème, c’est quand çà dérape via des incitations à la haine, ou des dégradations avec des graffitis par exemple.

Comment le Centre agit-il à l’égard de ces signalements ?

On essaie d’abord de rassembler les éléments de preuve. Quand il y a une victime, on essaie de savoir ce qu’elle souhaite comme type de réparation. Nos actions peuvent aller de la conciliation en essayant de trouver des solutions par la voie extra-judiciaire, mais on a aussi la possibilité d’agir en justice et d’obtenir des condamnations pour infraction à la loi. En matière d’antisémitisme, on a effectivement eu quelques condamnations, notamment celle d’un site Internet qui incitait à la haine vis-à-vis de la communauté juive.