Ripostes

Le monde culturel est inquiet des mesures d'économies décidées par les gouvernements pour le secteur. En Belgique, l'apport de la culture dans le PIB s'élève à 2,61% et 87 742 empolis directs. Aux Etats-Unis, la culture est devenue la deuxième plus grande source de revenus.

RECTO

Sabine De Ville, Présidente de Culture et Démocratie





Puisque les interlocuteurs supposés être convaincus que ça vaut la peine de défendre la culture ne raisonnent qu’en termes économiques, alors on peut en effet utiliser l’argument économique. Mais ce n’est pas de ça qu’il est question. Il s’agit de savoir quelle société nous voulons. Quand on aborde la question de la culture comme d’un secteur culturel comparable à tous les autres, on se trompe.

Comment accueillez-vous les mesures d’économies du gouvernement fédéral touchant les institutions culturelles qui dépendent encore de lui ?

Comme beaucoup de personnes s’intéressant à la culture, j’accueille ça comme une catastrophe, même si aucun secteur ne peut se soustraire aux mesures d’assainissement des finances publiques.

Quel est le poids de la culture dans notre société ?

La question n’est pas celle-là. Dès qu’il y a de l’humain, il y a de la culture. Il faut préciser de quoi on parle quand on parle de culture. Dans le cas présent, nous parlons davantage des formes culturelles élaborées par les hommes, c’est-à-dire des formes artistiques et du savoir scientifique. Le poids de cela est immense puisqu’il est constitutif de la nature humaine. L’homme est, par nature, un musicien, un peintre, un sculpteur, un poète, un architecte, etc. Il est tout cela, potentiellement. C’est un fait. Quand on aborde la question de la culture comme d’un secteur culturel comparable à tous les autres, on se trompe. On ne parle pas de la même chose. Ma conviction est que la puissance publique a la responsabilité de faire vivre cette dimension culturelle dans la société, de permettre à tous les citoyens de la vivre et de la faire vivre. C’est la raison pour laquelle elle doit soutenir les institutions culturelles.

L’argument du poids économique représenté par la culture est-il un bon argument à mettre en avant pour la défendre ?

Dans une société et un monde qui n’entendent et ne lisent plus les choses qu’à l’aune de l’argent, de la rentabilité, du profit, du bénéfice et du reste, il est probablement utile et judicieux de faire valoir - parce que c’est vrai ! - que la culture constitue une ressource économique extraordinairement importante dans les sociétés occidentales. On sait, parce que nombre d’institutions culturelles en ont fait l’analyse, qu’un euro dépensé dans une institution culturelle procure un retour de deux à trois euros selon les contextes et l’ampleur des institutions. Mais Jack Lang a une plus belle formule. Il dit que " la culture est un excellent placement. Un euro accordé à la culture est rendu au centuple en bonheur de vivre et en développement humain ". Voilà un argument qui me paraît au moins aussi important que l’argument économique. La question est de savoir quelle société nous voulons. Pour ma part, je plaide pour une société dans laquelle il y a de la transmission, de la création, de l’invention, dans laquelle les hommes et les femmes savent d’où ils procèdent, sont capables de rencontrer les autres dans leurs différences puisque nous sommes des sociétés multiculturelles et ont les ressources pour construire un avenir de sens, pour eux-mêmes et pour tous. C’est aussi cela la culture. Les théâtres, les salles de concerts et les salles d’opéra sont des agoras, des lieux où des citoyens vivent ensemble une émotion esthétique et font société. La culture, c’est du sens et du lien. Cet argument devrait suffire à lui seul pour la défendre.

Les économies décidées dans la culture au niveau fédéral viennent-elles hypothéquer des valeurs importantes ?

Je le crois. Ce qui me semble plus regrettable, c’est qu’il n’y a pas, derrière ces mesures, une pensée forte ou un projet culturel repensé. C’est un plan d’économies et c’est un non-projet culturel, un non-projet d’éducation et de transmission. L’investissement dans les institutions culturelles fédérales qui représentent la Belgique semble s’estomper. Il n’y a pas de projet culturel ambitieux et fort… et ça ne date pas d’aujourd’hui. Par ailleurs, affaiblir les institutions fédérales c’est, par ricochet, affaiblir les autres institutions culturelles, celles de la Communauté flamande et de la Communauté française, en raison des multiples collaborations qui se sont nouées entre elles. Les leçons nous viennent d’ailleurs. Voyez ce qui s’est défait en Italie sous le gouvernement de Berlusconi et dans quel état s’y trouve la culture. En Hongrie, on peut voir comment un pouvoir, au nom d’un raidissement nationaliste, peut s’emparer très vivement de la culture pour servir son projet politique. La culture peut être utilisée et orientée à des fins dangereuses pour la démocratie. Elle peut aussi, puissamment, la nourrir. Le désinvestissement culturel décidé par le gouvernement me semble donc être une faute majeure en termes, simplement, de service public.

VERSO

Philippe Close,  Chef de groupe PS au Parlement bruxellois. Echevin du Tourisme, du Personnel et des Finances à la Ville de Bruxelles

Nos sociétés européennes et nos villes connaîtront l’expansion économique à travers la culture. Voici une dizaine d’années que la culture et l’économie ont commencé à se répondre alors qu’auparavant elles se craignaient. Croire qu’on peut faire des coupes sombres dans la culture sans conséquences, comme semble le croire le gouvernement de droite, c’est une erreur.

Que vous inspirent les mesures d’économies touchant les institutions culturelles fédérales contenues dans l’accord de gouvernement ?

C’est une erreur de ne pas comprendre que nos sociétés européennes, en particulier nos villes, connaîtront leur expansion économique à travers la culture. C’est dans la différenciation que nous allons pouvoir exister. Pendant longtemps, la culture et l’économie étaient des concepts qui ne se fréquentaient pas. La culture avait peur de se faire dévorer par l’économie pour ne plus être qu’homogène et uniforme, tandis que l’économie considérait que la culture ne servait pas à grand-chose. Depuis 10 ans, on sent cependant que l’un répond à l’autre. Couper dans la culture, c’est avoir une vue à court terme. Les pouvoirs publics doivent pouvoir financer en priorité les cultures émergentes. C’est à eux d’aider les associations culturelles à prendre des risques en sachant qu’aujourd’hui de plus en plus de privés peuvent subvenir à une culture de masse devenue plus rentable. Dans un article, l’ancien ambassadeur de France auprès de l’Onu écrivait que l’opéra à New York est resté très classique par peur de froisser ses mécènes. En France par contre, on voit des choses très originales. Même chose à la Monnaie. Peter de Caluwe a été critiqué pour sa Traviata dont l’interprétation était très personnelle. On aime ou on n’aime pas, mais il peut le faire parce qu’il est soutenu par les pouvoirs publics. La Monnaie fait aussi partie de notre patrimoine. On l’exporte. On est connu dans le monde par notre culture. C’est une force. Il faut donc faire très attention lorsqu’on considère que tout ça n’est pas très important. Voici plusieurs années que nous essayons de redévelopper un grand musée d’art moderne contemporain à Bruxelles. C’est bien sûr pour des raisons culturelles, mais aussi économiques. Il fait exister une ville sur la carte. Avec le Musée Magritte, on a augmenté le nombre de nuitées et de visiteurs. Les retombées ont été immédiates. On nourrit la culture et l’identité d’un pays, et on a un retour direct au niveau économique.

Que pèse la culture au niveau économique ?

Ça pèse très lourd, mais c’est surtout ce qui est amené à se développer. Quand on a choisi de travailler sur les événements - les festivals musicaux et autres destinés à développer le tourisme à Bruxelles - c’était parce qu’il y avait un gisement économique extrêmement important dans ce domaine et créateur de vrais emplois. On a créé de l’identité, mais aussi des jobs. Il y a un côté absolument terrible dans les politiques d’ultra-droite qui est de considérer le culturel comme étant superfétatoire, présent pour satisfaire une intelligentsia qui n’est pas au courant de la vérité économique. C’est en réalité tout l’inverse. La diversité des villes européennes vient du fait que le monde entier sait que nous sommes des villes de création et qui bougeons à travers ça. Si beaucoup de nos artistes s’exportent dans le monde, c’est aussi parce qu’à un moment donné les pouvoirs publics ont été là pour amorcer la pompe et encourager cette dynamique. Je ne dis pas qu’il ne faut pas justifier chaque euro, mais croire qu’on peut faire des coupes sombres dans la culture sans conséquences, c’est une erreur. Couper dans les budgets de la culture est une très mauvaise réponse. Il y a des choix à faire. Des choix qui sont des projets de ville et d’autres qui sont des renoncements. Quand on arrête d’investir dans la culture et qu’on dit que ce n’est pas très grave, qu’il n’y a pas de mesures d’accompagnement, ça n’a pas de sens… même si chacun doit faire des efforts. Un projet comme celui du musée d’art moderne contemporain est une vraie dynamique pour toute la Belgique, pas uniquement pour Bruxelles.

Les économies dans le monde de la culture auront-elles un impact important pour la Ville de Bruxelles dont vous êtes par ailleurs échevin ?

Certainement. Le gouvernement flamand a décidé de grosses économies pour le KVS qui est un théâtre appartenant à la Ville. Celui-ci est très ancré dans le tissu urbain et il a participé à la rénovation urbaine du quartier du Pentagone. Et si vous parlez de la Monnaie, des Musées royaux ou de Bozar, ce sont des acteurs qui ont structuré la ville. Ce ne sont pas des ovnis placés en dehors de toute réalité urbaine. Ils ont non seulement contribué à l’économie bruxelloise, mais aussi à forger son identité.