Ripostes

Ce lundi 9 octobre, les Etudiants de gauche actifs (EGA) de l’ULB annonçaient la tenue d’une conférence en hommage à Che Guevara, révolutionnaire cubain. Vu l’actualité, ils ont plutôt abordé le référendum en Catalogne. Mais la figure du Che reste controversée.


Oui

Julien Englebert, responsable des Etudiants de gauche actifs (EGA), jeunes du Parti socialiste de lutte (PSL).

" Comme Che Guevara à l’époque, beaucoup de jeunes aujourd’hui cherchent une alternative à un système capitaliste qui est dans un cul-de-sac. On peut être inspiré par la lutte du Che en faveur des démunis et déplorer la dictature à Cuba. "


Les Etudiants de gauche actifs de l’ULB devaient organiser cette semaine une conférence autour du révolutionnaire cubain Che Guevara. "Il continue d’inspirer" titre votre affiche. En quoi, 50 ans après sa mort ?

Il s’est opposé à la misère en Amérique latine, en particulier à Cuba et en Argentine, causée par le capitalisme, la grande propriété foncière et les multinationales. Cinquante ans après, le rapport de force n’a pas changé, les multinationales continuent de s’imposer et de piller les ressources dans une logique néocoloniale. Comme Che Guevara à l’époque, beaucoup de jeunes aujourd’hui cherchent une alternative à un système qui relègue une majorité de la population. Des Corbyn du Parti travailliste en Grande-Bretagne, Sanders, ex-candidat aux primaires démocrates aux Etats-Unis ou Mélenchon de La France insoumise font le lien. Fortement médiatisé, Che Guevara est incontournable dans l’histoire de la gauche révolutionnaire et dans la possibilité d’une transformation socialiste de la société.

Che Guevara et les autres révolutionnaires communistes ont mis fin à Cuba au régime dictatorial et corrompu de Batista mais pour imposer une autre dictature qui a aussi emprisonné, torturé et exécuté ses opposants. Qu’est-ce que ça vous inspire ?

Je ne conteste pas la dictature à Cuba. Mais la révolution a, avant cela, balayé le système capitaliste de propriété privée des moyens de production pour installer une économie planifiée. C’est dans ce contexte que se sont développés l’alphabétisation de la population de l’île et un système de soins de santé remarquable qui a amené rapidement l’espérance de vie à 75 ans. C’est une autre réalité qu’on souligne peu.

Le Che - qui n’a rien d’un Gandhi - reste une référence du pouvoir cubain. N’est-ce pas déplacé de le louer ?

L’histoire du Che reste une expérience à prendre, comme nous nous intéressons à toutes les expériences de lutte sociale, surtout celles qui n’ont pas abouti pour en tirer des leçons sur le plan démocratique. Nous voulons faire le lien entre ces jeunes qui constatent que le capitalisme est dans un cul-de-sac et Che Guevara, pas avec la politique répressive de Cuba. Che Guevara, surtout après s’être rendu derrière le "rideau de fer", s’est détourné du régime cubain avec sa structure bureaucratique pour poursuivre au Congo et en Bolivie ses activités révolutionnaires. Le manque de démocratie résulte du fait que la population cubaine n’a pas été activement impliquée dans les décisions.

Vous vous revendiquez du marxisme. Quel est l’avenir porté par cette idéologie fatale pour beaucoup ?

La société dans laquelle Marx a vécu et pensé n’est pas si différente en termes de possession des moyens de production par une minorité et d’oppression que celle que nous connaissons aujourd’hui. Les grands groupes industriels et financiers ont plus que jamais les rênes en main. Nous défendons une société socialiste démocratique qui est une alternative anticapitaliste où les droits sociaux - des minorités, des femmes, des syndicats, des LGBT… - sont étroitement liés à une égalité économique. De Marx, nous ne voulons pas déclamer phrase après phrase ses idées, c’est son analyse des classes sociales et des rapports de force économiques qui nous intéressent pour mettre en place une alternative.

Enseigne-t-on suffisamment dans l’histoire du socialisme, les crimes commis par les Etats communistes ou marxiste-léninistes (URSS, Chine, Cambodge…) ?

Le socialisme est loin d’être parfait. Si je prends la révolution russe, on la présente toujours comme un coup d’Etat et une dictature. On aborde peu certains droits octroyés par le gouvernement bolchevique comme le droit des homosexuels au mariage, le droit à l’avortement ou la criminalisation du viol conjugal. On ne parle pratiquement pas de la redistribution des terres aux paysans ou du respect de l’identité et de la culture des 240 minorités qui constituaient 50 % de la population. Si pour moi, cela fut une véritable révolution, je n’éclipse pas pour autant la contre-révolution stalinienne, ses retours en arrière et ses crimes.

Porter un T-shirt Che Guevara, ça veut dire quoi ?

Pas soutenir la dictature cubaine mais exprimer un rejet du système.


Non

Bill Wirtz, étudiant à l’ULB et coordinateur local pour le groupement étudiant libéral européen Students for Liberty.

" Che Guevara est une personnalité controversée et un meurtrier. Il a exécuté des milliers de personnes. J’espère donc qu’il ne continue pas d’inspirer des générations de jeunes à travers le monde. "


Le groupement des Etudiants de Gauche actifs de l’Université libre de Bruxelles annonçait une conférence sur la figure du Che ce lundi, avant de décider d’aborder plutôt l’avenir de la Catalogne. Qu’en pensez-vous ?

A vrai dire, j’ai été étonné de découvrir sur le campus des affiches annonçant cette conférence en hommage à Ernesto Che Guevara, avec la mention suivante : "Un révolutionnaire honnête, défenseur du socialisme démocratique qui continue d’inspirer des générations de jeunes à travers le monde." L’histoire est enseignée différemment dans chaque école. Le contenu des cours dépend même du professeur. Mais ce dont je me souviens, c’est que Che Guevara est tout de même une personnalité controversée et un meurtrier. Il a exécuté des milliers de personnes. Il n’y a aucune ambiguïté sur ce dernier point. Pour ma part, j’espère donc que Che Guevara ne continue pas d’inspirer des générations de jeunes à travers le monde.

L’université aurait-elle dû interdire l’organisation de cette conférence ?

Pas question. Tous les étudiants ont le droit d’admirer les personnalités de leur choix, même s’il s’agit de Fidel Castro ou d’autres dictateurs. En même temps, la liberté de pensée et d’expression me donne aussi le droit de dire que je trouve leurs idées répréhensibles et dangereuses. C’est cette liberté qui caractérise l’université et plus généralement nos sociétés. Et c’est ce qui les différencie des régimes autoritaires. J’ose donc affirmer que les idées d’Ernesto Che Guevara sont répréhensibles et dangereuses. Elles sont également trop souvent relativisées.

C’est-à-dire ?

On peut voir des stickers, des affiches et des t-shirts arborant la figure du "Che" sur le campus. En fait, c’est même assez courant. Mais on ne se rend pas vraiment compte de qui il s’agit. A titre de comparaison, si on voyait, à la place, la figure de Rudolf Hess, d’Heinrich Himmler ou de Göring sur un t-shirt, tout le monde saurait directement les identifier et se rappelleraient de leurs crimes. Concernant Che Guevara, ce n’est pas le cas. Cette image, c’est devenu une marchandise. On ne sait plus du tout qui se cache là derrière, qui est le personnage historique. Cette situation, les écoles et l’université en sont en partie responsables.

Constatez-vous un traitement différencié de l’extrême droite et de l’extrême gauche dans les classes d’humanité et les amphithéâtres de l’université ?

C’est assez clair. Parmi les enseignants et les professeurs actuels, il y a beaucoup d’anciens hippies, beaucoup de gens qui pensaient que le "Che" était un grand homme. Ces enseignants et ces professeurs appartenaient souvent à des mouvements écologistes ou des mouvements d’extrême gauche. Cela a pour conséquence un certain relativisme dans la façon dont on enseigne l’histoire du Che, et de l’extrême gauche en général. On décrit fort bien les dérives et les atrocités du national-socialisme. Par contre, en ce qui concerne le communisme, il y a cette idée qu’en fait, les régimes totalitaires n’auraient pas correctement appliqué la théorie, mais que si on suivait à la lettre les préceptes marxistes, on arriverait à de bons résultats. Un tel relativisme a pour conséquence qu’on retrouve aujourd’hui des étudiants qui se réclament du bolchevisme et qui s’appellent entre eux "camarades". C’est redevenu normal. Ces étudiants-là appliquent leur liberté de pensée et d’expression. Mais selon moi, ils ont tort. Quand je vois autant d’étudiants qui prônent encore aujourd’hui des idées tellement dangereuses, cela fait un peu peur. Ce sont les électeurs, les professeurs et les journalistes de demain.

Donc, porter un t-shirt avec la figure du Che, ce n’est pas cool ?

Ce n’est absolument pas cool, non. Je pense que les victimes et les proches des victimes des régimes communistes seront d’accord avec moi. Portez donc un t-shirt à l’effigie du Che en Floride, là où vivent des réfugiés cubains, vous verrez quelle sera leur réaction…



Meurtres de masse

Juillet 1959. Après le renversement du régime de Batista, le révolutionnaire cubain Ernesto Che Guevara dirige les premiers pelotons d’exécution et installe des camps de travaux forcés à travers tout le pays.

Dans son essai, traduit en partie dans un article d’"Epoch Times", Che Guevara commente : "Pour envoyer des hommes au peloton d’exécution, une preuve judiciaire est inutile… Ce n’est qu’une procédure de détails bourgeois. C’est une révolution ! Et un révolutionnaire doit devenir une machine à tuer de sang-froid, motivée par la haine."