Ripostes

Le comédien Jimmy Morales a été élu, dimanche, président du Guatemala avec 67 % des suffrages. Il n’est pas le premier humoriste à tenter l’aventure. On se souvient de Pierre Dac, Coluche ou, plus récemment, Beppe Grillo. Y a-t-il de quoi s’étonner ? Opinions croisées.


OUI

Laurence Bibot, comédienne et chroniqueuse pour la RTBF ("Le café serré").

Ce sont deux mondes aux antipodes : les humoristes et les personnalités politiques n’exercent absolument pas le même métier. L’outil humoristique oblige les personnes maniant la satire à se tenir à l’écart du monde politique pour que tous les politiciens, de droite et de gauche, soient logés à la même enseigne. De leur côté, les politiciens belges ne s’essaient pas trop à l’exercice risqué de l’humour.

Jimmy Morales a été élu président au Guatemala. Est-ce absurde de voir un comique aux commandes de l’Etat ?

Dans ce cas précis, Jimmy Morales est un homme de médias, connu depuis très longtemps, qui accède au pouvoir. Et comme la situation est désespérée là-bas et que le prédécesseur politique est en prison, je crois que le peuple a voté par dépit. Dans ces pays-là, le manque d’expérience politique est presque un gage d’honnêteté. On en arrive à une situation absurde d’un homme au pouvoir qui n’a aucune expérience politique… C’est un peu effrayant.

La politique belge pourrait-elle aussi envisager d’utiliser les ressorts de l’humour pour conquérir son électorat ?

Chez nous, pas vraiment. Mais j’imagine que les politiques ont tout de même l’objectif de ratisser large et que l’usage de l’humour serait un moyen comme un autre pour arriver à cette fin. Mais on est dans une société où être humoriste est devenu un métier dangereux. J’imagine donc que le mélange humoriste et politicien risque d’être encore plus délicat. En Belgique, je crois que les hommes politiques ne s’autorisent pas trop à faire de l’humour, ils restent encore relativement coincés. De mon côté, en tant qu’humoriste, je ne me sens pas spécialement contrainte ou censurée. Mais les événements de "Charlie Hebdo" nous ont montré qu’on peut malgré tout perdre la vie en faisant des blagues. D’ailleurs, après mes relectures, je me corrige plus régulièrement qu’autrefois.

Dans votre "Café serré" de mardi, vous parlez du cabinet Michel. Et s’il faisait appel à vos talents d’écriture, vous répondriez présente ou vous déclineriez l’invitation ?

Cela m’aurait beaucoup amusée car j’aurais pu être observatrice. Mais en même temps je n’aurais pas pu accepter la proposition. Cela m’aurait fort embarrassée de servir un parti politique plutôt qu’un autre. Moi j’aime justement mon métier qui m’oblige à être extérieure à tout ça. J’espère être assez neutre pour qu’on ne sache pas quelle est ma couleur politique. Notre travail, c’est que tout le monde en prenne pour son grade. D’ailleurs, à ce sujet, nous sommes plus impartiaux qu’en France où, en général, les humoristes sont plutôt socialistes.

Quand peut-on dire que la parole politique empiète sur la parole humoristique ? La limite est-elle facile à cerner ?

C’est difficile à dire. A priori il ne faut pas être politique pour être comique, ni comique pour être politique. Il arrive pourtant que des comiques aient l’envie de dépasser leur rôle d’amuseur en tenant un discours politique. En ce qui me concerne, la politique n’est absolument pas mon domaine. Le seul sujet sur lequel j’ai à la rigueur une légitimité à m’exprimer, c’est le féminisme. Etant ce que je suis, j’essaie d’insuffler une forme de parole politique à ce niveau-là. C’est un sujet sur lequel je peux presque être sérieuse car je sais ce que je défends.

Tous les sujets humoristiques ne touchent-ils pas un peu la politique ?

Je crois qu’il y a surtout certains humoristes qui sont politiques. La tendance est à l’humoriste réactionnaire. Mais ceux-là ne me font pas forcément rire.


NON

Joël Riguelle, bourgmestre de Berchem-Sainte-Agathe et comédien ("Sois belge et tais-toi").

On peut tout à fait faire les deux sans que cela pose problème, avec de l’organisation et une bonne santé. Et puis, surtout, sans mélanger les casquettes. Sur scène, je suis l’acteur qui amuse avec des mots écrits par d’autres. En politique, par contre, je suis très précis, sérieux, j’ai une éthique importante. Impossible pour moi, là, d’être fantaisiste ou d’improviser. Je veux être certain de ce que je dis.

Avant tout, pouvez-vous nous retracer votre itinéraire : la comédie et la politique, qu’est-ce qui est arrivé en premier ?

"Sois belge et tais-toi" est une vieille histoire de plus de trente ans. A l’époque, j’étais enseignant au collège Saint-Pierre d’Uccle comme André Remy et, en 1982, nous avons créé une revue de profs. A huit ou dix, on a continué à tourner pendant des années dans d’autres écoles car le spectacle parlait d’enseignement. Puis, en 1996-1997, on a basculé dans "Sois belge et tais-toi" alors qu’entre-temps, j’avais commencé mon engagement politique. En même temps, j’ai fait beaucoup de cabaret. Et j’ai un groupe de jazz et de swing, "JR et les tontons flingueurs".

Vous qui menez deux carrières parallèles depuis de nombreuses années, considérez-vous cela comme une difficulté ?

Absolument pas. C’est une question d’organisation. Cela demande aussi une grande complicité de l’entourage (mais comme mon épouse nous assiste sur le spectacle, cela permet déjà d’éviter certains soucis familiaux…) et une bonne santé. Une des clés de la réussite, c’est que j’ai bien séparé les deux. Quand je suis sur scène, je suis l’acteur qui joue un texte que des auteurs lui ont écrit. Je suis dans un rôle. Ce n’est pas mon expression personnelle et ce n’est jamais bête et méchant.

Ce que vos personnages disent sur scène ne vous a-t-il jamais joué de mauvais tour lorsque vous portez votre casquette de représentant politique ?

Jamais. Nous préparons la 18e édition de "Sois belge et tais-toi" et je n’ai jamais reçu le moindre reproche de la part d’autres hommes ou femmes politiques. Je dirais même au contraire. Compte tenu de la qualité des textes, cela crée plutôt des liens. J’ai plutôt un regard positif et un certain plaisir à partager ces choses-là avec les femmes et les hommes politiques de tous niveaux et de tous partis.

Jamais de moquerie, même dans les contextes politiques les plus tendus ? Comment est-ce possible ?

Parce qu’en politique, je ne fais pas d’humour. Je suis plutôt sérieux. Un ministre me l’a même reproché lorsque j’étais parlementaire. "Toi qui fais rire des salles entières , m’a-t-il lancé, quand tu m’interpelles au parlement, on dirait un pasteur protestant !" J’estime que la chose politique est tellement importante, fondamentale, que je ne sais pas faire autrement : je veux être précis, j’essaie d’avoir une éthique solide. En politique, je ne sais ni être fantaisiste, ni improviser. Il faut que je sois sûr de ce que je dis et de ce que je fais avant de le faire. J’étais l’autre jour encore au parlement pour une réunion. Nombreux sont les collègues qui sont venus me taper sur l’épaule pour me demander quand commence le prochain spectacle. Il y a une certaine curiosité, ça oui. Mais jamais aucune méchanceté.

L’artiste cherche souvent à plaire au public. Est-ce aussi le rôle du politique ? Et si non, comment faites-vous la part des choses ?

Mon ego d’homme politique n’a pas besoin d’être nourri parce que mon ego d’homme de scène l’est suffisamment. Je n’ai pas besoin de faire le fanfaron en politique pour me faire valoir. Ce n’est pas dans mes objectifs.