Ripostes Depuis une semaine déjà, médias et politiques reviennent sur les attentats de Bruxelles du 22 mars 2016. Tout le monde est d’accord pour dire qu’il faut en tirer les leçons. Mais les commémorations sont exagérées, considère une majorité d’internautes (voir quelques-uns des avis partagés sur lalibre.be ci-dessous).


En janvier 2016, un an après les attentats de Paris, 82 % des 42 000 votants à un sondage du Point, répondaient "Oui" à la question "Commémore-t-on excessivement les attentats ?". Devant les nombreuses et solennelles cérémonies du jour, l’éditorialiste Jérôme Béglé dénonçait alors les discours compassionnels étourdissants et la récupération politique qui "allonge indéfiniment cette parenthèse tragique pour ne pas s’occuper des vrais problèmes de fond qui s’aggravent". Comme les jeux du cirque à Rome occupaient alors le peuple, osa-t-il : "Il est plus facile d’endosser un costume sombre et d’arborer une mine grave en dévoilant à tour de bras des plaques commémoratives que de ferrailler contre le chômage."

Et les médias? Il en prennent aussi pour leur grade, accusés ici de faire de la douleur des victimes leur fonds de commerce et, là, à coups d’émissions et de dossiers spéciaux, d’entretenir une société du spectacle macabre. L’émotion prend la place de la réflexion et les pensées charitables gagnent sur la raison.

Selon l’historien Pierre Nora, nous sommes en plein dans "l’ère des commémorations". Son confrère François Dosse diagnostique même "une situation de commémorite, symptôme tangible d’une forme de pathologie du rapport entretenu par notre société avec son legs mémoriel". Il s’interroge sur ces pouvoirs politique et médiatique qui prescrivent aux contemporains, non seulement quelle doit être la mémoire à transmettre, mais en plus la manière dont elle doit être présentée. Le sentiment d’une instrumentalisation possible n’est pas le seul malaise. La philosophe Sophie Ernst avance qu’ainsi "la référence au passé s’impose comme seule façon d’exprimer du sens". Ce qui dénote une certaine impuissance d’agir sur le présent et de monter des projets pour l’avenir.

Une majorité de répondants à notre sondage manifeste son trouble face à cette vague - ce tsunami pour certains - compassionnelle sur laquelle surfent politiques et médias. L’excès de commémorations masque des dangers qu’ils égrènent : "lassitude puis indifférence", "sinistrose", "passé ressassé sans cesse", "climat de peur", "sentimentalisme", "manque d’ouverture sur l’avenir", "complaisance dans la victimisation", etc.

Ces interrogations et le débat tournent dans les rédactions. Pour "La Libre Belgique", Francis Van de Woestyne, rédacteur en chef, explique: "Nous ne commémorons pas les attentats pour vendre du papier. Encore moins pour entretenir une sorte de séduction pour le journalisme catastrophe. Si nous consacrons quelques pages aux attentats du 22 mars, c’est pour une double raison. D’abord pour rendre hommage aux victimes et à leurs proches. Ils ont été touchés, blessés dans leur chair, dans leur âme. Nombre d’entre eux se sentent oubliés. Pas seulement sur le plan financier. Reparler des attentats, c’est leur dire, tout simplement : nous pensons à vous, nous vous aidons. Ensuite parce que la folie meurtrière de ces terroristes doit être analysée, dénoncée, combattue. Il faut étudier la racine du mal pour tenter de l’éradiquer. Faire l’impasse, tomber dans l’oubli, c’est, parfois, laisser le champ libre à des idées fanatiques, meurtrières, fascistes, qui toujours conduisent à la mort des hommes et des civilisations. Voilà pourquoi, sans tomber dans l’excès, il ne faut jamais oublier."


"Reconstruire nos vies" (Témoignage)

Kristin Verellen a perdu son compagnon, le 22 mars 2016, dans l’attentat de la station Maelbeek. Un an plus tard, elle reconnaît que ce n’est pas évident de supporter "les turbulences médiatiques" autour des commémorations : "J’espère que le calme va revenir prochainement, et que nous pourrons reconstruire nos vies en toute sérénité." En même temps, ajoute-t-elle, "c’est une bonne chose de ne pas oublier et de tirer les leçons de ce qui s’est passé". Avec un groupe d’amis, Kristin Verellen a créé le mouvement citoyen Circles - We have the choice, organisant, depuis les attentats, des rencontres pour "co-construire une culture d’inclusion et de dialogue, apaiser les traumas individuels et collectifs, transformer l’impuissance en puissance et connecter les êtres humains de cœur à cœur".

En association avec Silence for Peace, Bozar, What we share et un groupe de citoyens engagés, ils prévoient aussi des moments de commémorations ce 22 mars. Après un sit-in silencieux de 7 h 30 à 8 h 30 à la station de Maelbeek, ils organisent plusieurs "Cercles" à Zaventem et à Bruxelles : des opportunités de se retrouver tous ensemble pour réfléchir de manière constructive à ce qui s’est passé et à ce qui se passe encore. A 15 heures, dans le Hall Horta de Bozar, Anne Teresa De Keersmaeker animera un rituel de reconnexion. La journée se conclura, enfin, par un rassemblement à la Bourse, sous la devise "tous ensemble".


© IPM


C'est vous qui le dites

Appels à témoignages. Vous êtes plus de 140 à avoir répondu à notre appel à témoignages sur lalibre.be. La grande majorité d’entre vous (93 %) trouve qu’on assiste à un excès de commémorations.

Vos opinions. Vous êtes nombreux à dénoncer le rôle des médias qui multiplient les témoignages et récits sur les attentats. A votre avis, pour faire de l’audience ou pour éviter de traiter d’autres problèmes de fond. Cependant, vous vous dites touchés par ces événements tragiques, et vous manifestez du respect pour les victimes et leur famille.


Quelques-uns de vos avis partagés sur lalibre.be

Oui- Laurence, 57 ans

On voit souvent les mêmes témoignages dans les médias. Peut-être est-ce facile à dire, mais, selon moi, il vaudrait mieux avancer plutôt que de ressasser perpétuellement les mêmes souvenirs odieux. Comprenez-moi, cela ne veut pas dire qu’il faut oublier. Mais qu’il faut surtout essayer de trouver une solution pour qu’une paix universelle s’installe dans le monde!

Oui- Jean-Paul, 75 ans

J’éprouve le plus grand respect pour les victimes des attentats. Mais je ne participerai pas aux commémorations du 22 mars. J’estime qu’il s’agit d’une démonstration déplaisante de notre instinct grégaire. Sans compter que les médias en font trop et que les politiques abondent dans une forme de sentimentalisme populiste.

Oui- Stéphane, 45 ans

Trop de commémorations tuent les commémorations. De plus, les politiques comme les médias refusent de parler des raisons qui ont provoqué les attentats, préférant tenir des discours lénifiants. On peut mettre la poussière sous le tapis pendant un certain temps, mais elle finira par sortir.

Oui- Valentin, 25 ans

Les médias font leurs choux gras sur ce genre de tragédie humaine. On est loin de l’hommage aux victimes : on est dans le voyeurisme. Plus de 20 ans après, on nous sort encore des documents exclusifs sur l’affaire Dutroux… Dans ce genre de drame, les médias tirent sur la ficelle autant qu’ils le peuvent pour faire de l’audience et rien de plus. L’aspect humain n’est pas là.

Oui- Anya, 28 ans

Le problème, ce n’est pas les commémorations, c’est la manière dont elles sont abordées. Je pense qu’une bonne partie de la population reste choquée par ces attaques. Les articles destinés à arracher quelques larmes à ceux qui les lisent n’aident personne à mettre les choses en perspective. Ils renforcent seulement le sentiment d’être victimes, la colère et la peur.

Oui- Jeremy, 33 ans

Les médias accordent une grande place au souvenir des attentats pour justifier les mesures attentatoires aux droits et libertés qui ont été, sont et seront encore adoptées par l’Etat voyou qu’est devenue la Belgique… Nous sommes en route vers un monde du "tout contrôlé".

Non- Hélène, 79 ans

J’irai à Maelbeek comme on va au cimetière, en pensant aux victimes et surtout à leur famille. Les médias n’accordent pas trop d’importance au souvenir des attentats. C’est le premier anniversaire de ces événements tragiques. Il faut se souvenir, mais aussi envisager l’avenir et ses défis. Comme je suis âgée, je n’ai pas peur pour moi, mais je suis anxieuse en pensant à mes petits-enfants.