Ripostes

RECTO

Benoît grevisse, professeur à l’UCL et directeur de l’Ecole de journalisme de Louvain.


Le rassemblement est logique entre des professionnels de "contenants" et des producteurs d’information, qui connaissent leur métier et travaillent dans des niches particulières. Contrairement à ce qu’on peut penser, on ne parle pas d’information indifférenciée. Ce n’est pas de l’uniformisation. Il s’agit de supports spécifiques avec des publics fidèles à consolider.


Est-ce le rôle d’une entreprise publique d’investir dans la presse ?  

Je comprends que cela pose question mais, pas plus tard que ce matin, le ministre Magnette envisageait de changer le statut de Tecteo. D’ailleurs, Tecteo n’a pas attendu le rachat de "L’Avenir" et les négociations avec IPM pour penser à l’étendue de ses activités. 

Quelle est sa stratégie ? 

Ce qu’on peut supposer, c’est que le groupe cherche des producteurs de contenus d’information, ce qui est assez logique et qu’on observe un peu partout dans le monde. On a des acteurs historiques producteurs d’information qui souvent manquent de moyens ou d’expertise en nouvelles technologies pour développer des stratégies d’envergure, alors que la tendance est à la convergence et à l’utilisation de ces nouvelles technologies. Le rassemblement est donc logique entre des professionnels de "contenants" et ces producteurs d’information, qui non seulement connaissent leur métier mais travaillent dans des niches particulières. Car contrairement à ce qu’on peut penser, on ne parle pas d’information indifférenciée. Ce n’est pas de l’uniformisation. Il s’agit de supports spécifiques avec des publics fidèles qu’il y a tout intérêt à regrouper et à renforcer : "L’Avenir", c’est un maillage extrêmement fin de local ; "La Libre" (si cela se fait), c’est un lectorat haut de gamme ; et la "DH", un lectorat plus populaire. Ces marchés spécifiques correspondent aux attentes de grands groupes nationaux. 

Vous détectez donc dans la stratégie de Tecteo une stratégie à long terme ? 

Je pense qu’il existe une réflexion à long terme quand on voit la vitesse avec laquelle se dessinent maintenant les projets de "L’Avenir" et des journaux d’IPM. 

Y a-t-il des questions à se poser en matière de liberté de la presse à cette occasion ?  

On pose très mal la question ces jours-ci. On parle comme si les journalistes étaient complètement abstraits de la réalité économique alors que la liberté de la presse et la liberté d’expression, c’est aussi la liberté d’entreprendre, et il n’y a pas de presse libre sans réalité et pression économiques. On n’a pas attendu Tecteo pour que les questions d’indépendance se fassent jour… Maintenant, le risque de pression existe parce que le PS avait déjà eu plusieurs tentatives de mettre un pied dans la presse écrite et que le directeur de Tecteo, Stéphane Moreau, est également étiqueté PS. Mais, moi, j’insiste sur le fait que les journalistes font de toute façon leur métier dans toute une série de contraintes et qu’il y a des outils pour préserver leur indépendance : sociétés de rédacteurs, codes de déontologie des éditeurs, conseil de déontologie. Alors, il est tout aussi naïf de croire que cela suffit toujours que de dire qu’on entre dans un journalisme à la Berlusconi… 

C’est une formule provocante qui a été utilisée… 

Oui, mais elle est totalement inexacte. On n’est ni dans la même situation, ni dans la même culture journalistique.  

Deux grands groupes demain, au lieu de trois aujourd’hui en Belgique francophone : cela pose-t-il des questions en matière de pluralité ? 

C’est à nouveau mal poser la question. On aurait pu s’attendre à un autre type de regroupement, Sudpresse-"L’Avenir", et dans ce cas on aurait dû entrevoir des réductions des forces journalistiques. Ici, au contraire, il s’agit de développer un groupe multimédia d’envergure avec des niches différentes. Ce sont deux groupes francophones qui se mettent en ordre de bataille pour affronter un marché en plein bouleversement alors qu’on sait très bien que si on n’inscrit pas les titres de presse dans une stratégie, ils sont condamnés à disparaître.  

Selon vous, tout cela est plutôt positif ?  

Il y a bien sûr des pressions politiques et économiques, mais c’est plutôt une bonne nouvelle pour la presse écrite d’adopter une stratégie de développement et pas de fin de modèle. Par ailleurs, un investissement dans la presse écrite aujourd’hui est d’autant plus positif que les investisseurs ont une vision très large qui ne se base pas sur un seul titre. 


VERSO

Eric de Keuleneer, économiste, professeur à la "Solvay Brussels School" et administrateur de sociétés


Si une intercommunale qui a un monopole de services publics (distribution d’électricité et de télédistribution) et dont les tarifs doivent être régulés sous le contrôle des pouvoirs publics investit dans la presse d’opinion, le mélange de genres peut poser problème. On peut craindre que des organes ayant une influence sur l’opinion publique soient utilisés dans ce débat politique.


Est-ce le rôle de Tecteo d’investir dans la presse ?

Il y a des entreprises publiques, destinées à cela, dans les médias audiovisuels, pourquoi pas dans la presse ? Mais il faut alors que cela se fasse avec des objectifs clairs, un contrôle démocratique et une grande transparence, ce qui manque dans de nombreuses intercommunales. 

Quel est, selon vous, l’intérêt de Tecteo à racheter le groupe "Vers l’avenir" ?  

Seule une minorité des acquisitions possède une logique économique et permet une meilleure efficience. La majorité des acquisitions s’inscrit dans une logique de pouvoirs de marché - comme de limiter la concurrence - ou de pouvoirs - souvent personnels - de dirigeants. Ici je ne vois pas la logique économique et de gain d’efficience évident de réunir les activités. Tecteo est active dans des secteurs avec monopole de distribution d’électricité et de câblo-opérateur. Il existe un enjeu économique important pour tous les citoyens à ce que les intercommunales de distribution d’électricité et de télédistribution soient gérées dans l’intérêt des destinataires et pratiquent des tarifs justes. On sait qu’en Belgique les tarifs de distribution sont très élevés, trop pour certains. Cela mérite une régulation plus forte qu’aujourd’hui. C’est un enjeu politique. Et on peut craindre que des organes ayant une influence sur l’opinion publique soient utilisés dans ce débat.  

A l’image d’Amazon qui a repris le "Washington Post", le modèle économique à venir de la presse d’information n’est-il pas dans le rapprochement entre contenu et contenant et ici entre journalistes et canaux de distribution Internet et TV ?  

Non. C’est le propriétaire d’Amazon qui, à titre personnel, a repris le "Washington Post". L’exemple bien connu du groupe Murdoch est critiqué et n’a jamais pu démontrer de logique économique. Il cherche avant tout du contenu de type exclusif, "entertainment", dans la variété et le sport. Et je ne vois pas bien l’utilité de rendre exclusif un organe de presse qui a vocation d’être diffusé le plus largement possible. En Grande-Bretagne, on a interdit au groupe Murdoch (News Corporation) d’acheter une société de satellites justement à cause du risque de jeux d’influence. A défaut de logique économique et de gain d’efficience, ce type de mariage mise sur une recherche d’influence et de pouvoir. 

Un rachat de "Vers l’avenir" par Rossel aurait amené ce dernier à détenir près de 75 % du marché de la presse quotidienne francophone. Ne faut-il pas se réjouir de voir d’autres acteurs investir dans la presse pour garder ce marché concurrentiel ?  

Oui. Mais ceci met en lumière le problème de la régulation, trop faible, en Belgique. Il est important que la régulation de la concurrence veille à ce qu’il y ait suffisamment de diversité mais aussi à ce que des monopoles de services n’utilisent pas les moyens publics à disposition pour fausser la concurrence dans des activités du domaine privé. A côté, divers moyens, comme les subsides publics, existent pour encourager la diversité de la presse d’opinion. A l’étranger, des groupes de presse vont bien sans nécessiter d’intervention de monopoles de services publics. Espérons que le seul choix ne soit pas entre n’avoir plus qu’un seul groupe de médias et l’intervention de monopoles de services publics dans les médias.  

Pourquoi cette méfiance ? 

Si une intercommunale qui a un monopole de services publics et dont les tarifs doivent être régulés dans l’intérêt général sous le contrôle des pouvoirs publics investit dans la presse d’opinion, le mélange de genres peut poser problème. Il y a intérêt à clarifier le rôle d’intercommunales dont les coûts exagérés sont facturés au détriment des petites entreprises et du pouvoir d’achat des particuliers. Ce n’est pas en leur donnant plus de poids politique qu’on va pouvoir mieux contrôler leurs tarifs. 

Comme le suggère Paul Magnette, Tecteo doit-il changer de statut juridique ?  

Il serait opportun que ses activités de services publics en monopole soient rendues à une structure transparente avec une régulation démocratique et efficace. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Autrement dit, si Tecteo se comporte comme une entreprise privée, il n’y a pas de raison qu’elle garde des activités de services publics en monopole aussi importantes.