Ripostes La disparition de l’argent liquide est une tendance généralisée. Des économistes y voient un moyen de réduire les coûts de gestion et de mettre fin au marché noir. Mais d’autres redoutent un tel monopole du lobby bancaire. Découvrez les réponses à notre appel à témoignages ci-dessous.


C’est dans l’air du temps, l’argent se dématérialise. Après la démocratisation des cartes de paiement et des transactions en ligne, les paiements via les téléphones portables ou des cartes qui ne nécessitent même plus de codes ou de contact avec une machine se multiplient. "La disparition de l’argent liquide est une tendance naturelle", observe Rainer Lenz, économiste, président du conseil d’administration de l’ONG Finance Watch.

Dans certains pays scandinaves, les paiements électroniques sont devenus la norme. La Suède, premier pays à introduire les billets de banque en 1661, pourrait bien aussi devenir le premier à se passer de liquide. Seuls 20 % des achats y sont effectués en cash, soit deux fois moins que la moyenne européenne. Achats d’un ticket de bus, d’une bouteille d’eau dans un distributeur, pourboires, don à l’église ou à une personne sans domicile fixe s’effectuent désormais de manière électronique et grâce à l’application "Swish". Les commerçants se réjouissent, parce que le nombre de braquages a diminué.

Le cash a un coût

Selon les spécialistes favorables à la suppression de l’argent liquide, les coûts de production et de gestion des pièces et des billets pourraient être investis dans l’économie réelle. "Si le cash disparaît, le système sera beaucoup moins onéreux en termes de gestion quotidienne", explique Rainer Lenz. "Le cash a un coût social, l’argent n’est pas gratuit", précise Leo Van Hove, économiste, professeur à la VUB. "Ce produit a besoin d’être compté, géré, transporté de manière sécurisée. En Belgique, les coûts ne sont pas directement imputés au consommateur mais ils existent. Une étude estime le montant à 129 euros par personne par an. Donc si tous les paiements supérieurs à 5 euros par exemple sont effectués via une carte de débit, le coût global sera inférieur à celui du cash."

Autre avantage indéniable : le contrôle des trafics et marchés noirs. "L’ensemble de l’économie souterraine serait brusquement amené à rentrer dans le rang, celle qui privilégie l’usage des grosses coupures, celle qui se soustrait à l’effort de solidarité nationale, tout comme celle qui verse dans la criminalité pure et simple," note sur son site l’économiste Michel Santi, conseil auprès des banques centrales.

Le président de Finance Watch, Rainer Lenz, est également convaincu que les petits trafics seraient diminués et l’économie parallèle mieux contrôlée. En revanche, il a "de sérieux doutes que ce soit efficace avec la grande criminalité en col blanc. Les problèmes liés à l’évasion fiscale ne se régleront pas avec la disparition de l’argent liquide".

En banque, notre argent ne nous appartient plus

Lors d’une conférence, Michel Santi a affirmé qu’"il devient impératif d’éradiquer le cash de nos sociétés" afin de relancer la croissance. Grâce au transfert de l’argent liquide vers les banques centrales, celles-ci pourraient contrebalancer le pouvoir des banques privées. "La disparition des espèces devient aujourd’hui cruciale afin d’assurer la fonctionnalité des taux d’intérêt négatifs qui permettront de lutter efficacement contre le fléau déflationniste", écrit-il dans "La Tribune".

Un point de vue que nuance le président du conseil d’administration de l’ONG Finance Watch : "Dans le contexte du financement international du terrorisme, on imagine pourquoi certains Etats voudraient abandonner l’argent liquide. Mais les quantités d’argent déposées sur les comptes vont augmenter la masse financière des banques qui auront plutôt tendance à la financiariser plutôt que la réinjecter dans l’économie réelle. J’ai aussi une crainte pour les épargnants…"

A ce titre, Emmanuel Malmendier, gérant d’une société fiduciaire à Liège, tire la sonnette d’alarme : "Si les banques appliquent des taux négatifs, comme cela est déjà le cas dans certains pays, nous serions tout simplement coincés. Toute notre épargne serait à la banque, mais elle vaudrait un peu moins chaque année."

Dans une opinion publiée sur le Web, ce fiscaliste belge pointe d’autres dérives potentielles de la fin de l’argent liquide : "L’instauration d’une société sans espèces nous soumet au monopole du lobby bancaire. Lorsque nous déposons de l’argent dans une banque, il ne nous appartient plus : nous devenons créanciers de notre banque qui nous doit notre argent. En cas de crise financière et bancaire, la seule défense que nous ayons en tant que citoyen ordinaire consiste à retirer notre argent. Dans une société sans espèces, cela deviendra impossible."

Faut-il légiférer ? Rainer Lenz préfère qu’on ne se précipite pas : "Je préfère laisser les Etats avancer chacun à son rythme. Cela doit être une décision démocratique et refléter les habitudes de consommation."



Quelques-uns de vos avis partagés sur lalibre.be

Vous êtes plus de trois cents à avoir répondu à nos questions sur LaLibre.be. La grande majorité d’entre vous (69 %) n’est pas prête à se passer des espèces. Au nombre de vos craintes : un pouvoir accru du système bancaire, d’éventuelles ponctions arbitraires sur les comptes des citoyens et, enfin, davantage de surveillance.

Raphaël, 31 ans - Non

Les Etats pourront décider de ponctionner des sommes sur nos comptes pour diverses raisons, bloquer des capitaux, forcer la consommation… Sans compter la surveillance globalisée ! Sans possibilité de planquer notre argent sous un matelas, nous serions complètement asservis à notre banque et à l’Etat qui pourraient prendre n’importe quelle mesure pour justifier leurs causes.

Jean-François, 23 ans - Non

Je préfère encore payer en liquide. C’est plus simple, notamment pour contrôler ses dépenses. L’utilisation d’une carte fait, selon moi, que l’on ne prête pas autant attention à la somme déboursée. La disparition des espèces n’irait pas sans conséquence : des piratages seraient à craindre; les pannes informatiques poseraient également de gros soucis…

Christine, 67 ans - Non

Payer mon pain avec une carte me paraît une aberration. De même, sans argent liquide, comment acheter trois bonbons, donner une pièce à un SDF, un peu d’argent de poche à mes petits-enfants ou acheter un ticket de métro ? J’oublie certainement beaucoup d’exemple, mais l’argent liquide fait partie du quotidien de millions de gens.

Héloïse, 45 ans - Non

Je paie le plus souvent en liquide pour me préserver un espace de liberté, pour que tous mes achats ne soient pas repris sur mes extraits de compte. Au contraire, si la monnaie papier disparaît, tous les avoirs seront connus et ce sera la porte ouverte aux dérives taxatoires, tout sera tracé via extraits de compte. Du pain béni pour les annonceurs en tout genre qui pourront - encore - mieux cibler nos habitudes de consommation.

Henri, 63 ans - Non

Les paiements en liquide sont plus discrets. Je ne veux pas que les autorités sachent tout ce que je fais, je tiens à ma vie privée. Est-ce que la disparition du cash entraînerait avec elle la disparition des trafics en tout genre ? Non. Et de toute façon, il vaut mieux avoir des trafics qu’un Etat totalitaire.

Nicolas, 43 ans - Oui

Je privilégie au maximum les paiements électroniques, notamment les paiements de smartphone à smartphone. Cela comporte de nombreux avantages : rapidité, facilité, meilleures gestions des comptes, sécurité (pas de liquide sur soi), lutte contre le "black" (les commerçants sont obligés de déclarer ces recettes). La disparition des espèces ne poserait pas de problème pour laisser un pourboire. Aux Etats-Unis, il existe déjà des systèmes via des applis Horeca.

Ariane, 30 ans - Oui

Avec la disparition des espèces, tout est traçable à 100 %. Mais, personnellement, je ne vois pas cela comme un réel inconvénient. Je n’ai rien à cacher. Il y a par contre des avantages non négligeables. Payer de manière électronique, cela facilite grandement le suivi des finances du ménage. C’est plus propre que de manipuler pièces et billets qui passent dans toutes les mains. Puis, c’est plus sécurisé et cela évite les "pertes". Enfin, on peut dire adieu la monnaie !