Ripostes

Une utilisatrice belge de Facebook a été temporairement exclue du réseau social pour avoir mentionné (ce qui fait apparaître le commentaire sur le mur de la personne identifiée) trop d’internautes, dont des personnalités politiques. Peut-on tout écrire sur le réseau? Interviews croisées.

Recto, par Anne Löwenthal

Militante de gauche et blogueuse

Votre compte Facebook a été provisoirement bloqué. Que s’est-il passé ?

Depuis ce qui est arrivé au Gesù lundi matin, avec l’expulsion par des dizaines de policiers, des occupants de l’église qui étaient sur place depuis plusieurs années, et cela à la demande du bourgmestre socialiste de Saint-Josse, Emir Kir, j’ai posté plusieurs messages très critiques à l’égard des protagonistes de l’affaire. Parmi les statuts que j’ai publiés, il y en a un qui a fait l’objet d’un signalement (NdlR : une sorte de plainte). Facebook a supprimé le message et m’a empêché d’interagir sur mon compte pendant de nombreuses heures.

Quelle analyse tirez-vous de cet incident ?

J’utilise le même ton critique depuis très longtemps, à l’égard de différentes problématiques, et cela sans problème. J’en tire donc comme analyse que ce qui s’est passé au Gesù, avec les violentes contestations que cela a provoquées, a manifestement dérangé certains. Car le PS bruxellois a dépassé des limites, ce qui a choqué beaucoup de gens et a donc provoqué une polémique avec ceux qui essayaient de défendre l’intervention. Et ils se sont vengés en réussissant à me bloquer sur Facebook.

Cela est-il déjà arrivé dans le passé, notamment à des personnes de votre connaissance ?

Oui, parce que les utilisateurs savent qu’ils peuvent tenter leur chance pour sortir un intervenant. Mais on ne sait pas selon quels critères cela se fait. Ainsi, j’ai été virée parce que je critiquais un responsable politique, alors que des groupes néonazis ont beau être signalés des centaines de fois, ils restent en place. Je ne me l’explique pas et personne n’est encore parvenu à me l’expliquer.

Vous considérez cela comme de la censure politique ?

En fait, ce n’est pas le fond de ce que j’ai écrit qui a provoqué cette mesure d’exclusion temporaire, mais bien le signalement effectué par certaines personnes organisées.

Plus globalement, vous êtes militante politique. Facebook est-il devenu un outil politique efficace ?

Oui, clairement. Quasi-tout le monde est sur le réseau et on voit fleurir depuis plusieurs années davantage de pages de politiciens, surtout d’ailleurs en période électorale ! Donc, ils ont très bien compris la manœuvre. Par contre, ils ne savent pas très bien gérer le système. On l’a encore bien vu avec ce qui vient de m’arriver. Ainsi, après qu’Emir Kir a brutalement expulsé 220 personnes, Yvan Mayeur est allé faire le coq en prétendant que tout cela avait été bien préparé, le service social étant prêt à héberger une centaine d’expulsés. Son message est super mal passé chez les internautes parce qu’il brandissait les victimes du matin comme des étendards de la bonne gestion socialiste.

Mais cet outil est-il bien efficace quand on voit la multitude de messages ? L’internaute peut-il encore s’y retrouver ?

C’est en tout cas efficace en termes de mobilisation. Par exemple, de notre côté, on a pu nourrir des centaines de personnes dans le besoin grâce à Facebook en lançant des appels à la solidarité. Mais c’est aussi un bon outil de diffusion de messages politiques. Ainsi, en ce qui me concerne, j’ai 5 000 amis, et au vu des réactions que cela provoque, je peux savoir que je suis lue.

Les réseaux sociaux, dans leur ensemble, sont-ils une bonne chose pour la démocratie ? Et ne génèrent-ils pas une ambiguïté face à l’information vérifiée qui est fournie par les médias professionnels ?

Quand vous lisez une certaine presse, on y trouve le plus souvent du grand n’importe quoi. Là, il y a un vrai risque pour la démocratie… L’avantage de Facebook est que l’on peut recadrer et prendre le temps d’expliquer aux gens ce qu’il en est, ce que les médias font de moins en moins. Les lecteurs ne sont pas dupes : ils voient bien que, sur un événement donné, tous les médias reproduisent la même information, voire le même texte d’une agence de presse. Facebook offre en revanche la possibilité d’aller chercher différents points de vue, qui sont clairement assumés. Moi, je suis de gauche, et les gens qui me lisent savent très bien avec quel filtre ils doivent le faire.


Verso, par Aurore Peignois

Professeur de journalisme Web et communication digitale à l'European Communication School

Comment se fait-il que certains messages soient effacés ou rendus inaccessibles par Facebook et que certaines personnes soient, temporairement ou définitivement, privées d’interaction sur le réseau social ?

Avec 1,2 milliard d’utilisateurs, Facebook a dû mettre en place plusieurs systèmes automatiques de modération des contenus qui sont partagés sur sa plateforme. Il lui est impossible d’être derrière tous les faits et gestes de chaque personne. Alors, il s’aide d’algorithmes, de mots-clés mais aussi de la vigilance (ou l’abus) de tout un chacun qui peut dénoncer les pratiques jugées non conformes de la part d’un (autre) utilisateur. Ce qu’il est interdit de faire sur le réseau social est repris dans une charte publiée par Facebook. Ça va de l’incitation à la haine raciale en passant par la (pédo)pornographie, le harcèlement, la violence, le vol de propriété intellectuelle ou encore le spam. Pour autant, rapporter un abus, même à plusieurs reprises, ne signifie pas qu’il sera automatiquement supprimé du réseau social. Des pages prônant la lapidation ou le viol restent parfois en ligne des jours avant d’être retirées par l’entreprise californienne. Au contraire, des journaux sérieux qui publient un article sur l’œuvre de Courbet “L’Origine du monde” peuvent voir leur page et leur compte bloqués en moins de 15 minutes parce qu’il y a “du nu”.

Dans le cas de la blogueuse Anne Löwenthal, qu’est-ce qui justifie qu’elle ait été privée d’interagir sur Facebook pendant plusieurs heures ?

Deux choses peuvent avoir eu lieu avec le message d’Anne Löwenthal que Facebook a rendu inaccessible. Plusieurs personnes peuvent avoir dénoncé sa publication. Ou alors, ayant “tagué” – c’est-à-dire identifié numériquement dans ses messages – plusieurs fois les mêmes individus qui refusaient de l’être, Facebook a considéré que c’était le “spam” de trop et lui a interdit d’accéder à son compte durant un certain nombre d’heures. Autrement dit, elle aurait trop souvent cité dans les messages qu’elle a postés le nom de certaines personnes qui avaient manifesté leur intention qu’elle ne puisse plus les citer. Le blocage de son compte Facebook apparaît alors comme une punition. Anne Löwenthal n’a cependant jamais été bannie du réseau social. Elle a simplement été punie.

N’est-il pas imaginable que des pressions politiques puissent conduire Facebook à supprimer des messages ou des commentaires publiés sur son réseau social?

Bien sûr que non ! A part Barack Obama, la NSA (NdlR : “National Security Agency”, la plus importante agence de renseignement américaine) et quelques “happy few” à travers le monde, personne dans la sphère politique belge n’a le numéro direct de Mark Zuckerberg, le patron de Facebook. J’imagine également qu’Elio Di Rupo a d’autres chats à fouetter que de prendre la défense de deux mandataires socialistes face à une blogueuse de La Louvière. Vous l’imaginez appeler en Californie pour une raison pareille ?

On ne peut donc pas dire que Facebook fasse de la censure ?

Pour moi, le mot censure est trop fort. Il faudrait vraiment que l’affaire prenne une dimension phénoménale pour que Facebook supprime quoi que ce soit d’initiative. Prenez l’exemple des attentats de Boston. Les journalistes ont eu largement le temps de pomper ce qu’il y avait dans les profils Facebook des frères Tsarnaev avant que Facebook ne prenne l’initiative de les supprimer. Ça n’arrive que dans des cas très spéciaux.

Est-il imaginable qu’un jour Facebook puisse exercer un contrôle sur le contenu des messages publiés ?

Figurez-vous que c’est déjà le cas aujourd’hui. Selon les mots-clés de vos statuts ou ceux des liens que vous voulez publier, il y a déjà parfois une prévérification. Par ailleurs, il est bon de rappeler que tout le contenu mis sur ce réseau social devient la propriété de Facebook qui peut en faire ce qu’il veut, avec qui il veut et comme il veut. Demain Facebook utilisera peut-être votre photo de profil pour vanter les mérites d’une crème amaigrissante, ou pire. Facebook n’est pas un espace de liberté d’expression, c’est une entreprise commerciale. Pour elle, une photo que vous publiez, ça vaut autant d’euros. Idem pour une adresse mail, etc.