Ripostes En cette période de fin d'année, des citoyens sont confrontés au passage d'éboueurs, de facteurs ou d'autres personnes qui demandent des étrennes. Cette tradition est interdite dans certaines communes et interdite ailleurs. Pourquoi? Entretiens croisés.







OUI

Jean-Marc DELIZEE, bourgmestre de Viroinval Député fédéral (PS)

Les étrennes sont une tradition qu’il est heureux de perpétuer. Le service de ramassage des déchets se fait toute l’année, hiver comme été, qu’il pleuve ou qu’il gèle. Vu la pénibilité du travail, nos citoyens donnent une dringuelle en remerciement du travail fourni durant l’année. C’est le geste qui compte. Facteurs, pompiers, aides ménagères ou infirmières peuvent aussi en bénéficier.


Acceptez-vous la sollicitation d’étrennes dans votre commune ?

J’y suis résolument favorable. Viroinval est une commune rurale composée de huit villages, le plus grand ne compte même pas 2000 habitants et le plus petit 140 habitants. Dans un contexte rural, les services se pratiquent dans une proximité certaine, différente sans doute de la ville. Les étrennes chez nous, c’est dans la tradition. Le service de ramassage des déchets, via l’intercommunale du BEP (Bureau économique de la province de Namur), se fait toute l’année, hiver comme été, qu’il pleuve ou qu’il gèle. Nos citoyens comprennent bien la pénibilité de ce métier, voire sa dangerosité dans la circulation. Chaque année, le moment des étrennes reste l’occasion d’une rencontre entre ces travailleurs et les citoyens. Ces derniers ont alors la possibilité de donner quelque chose - ou pas - et d’offrir une tasse de café ou autre, parce qu’il fait plutôt froid en cette période de l’année. Ce moment de convivialité est particulièrement apprécié par les personnes âgées, davantage seules. Rien de tel, pour elles, qu’une petite papote.

Comment cela s’organise-t-il ?

Le BEP a mis un cadre pour ses 200 ouvriers dans la province de Namur : les démarcheurs doivent détenir une pièce d’identification personnelle remise par l’employeur, la période de démarchage est limitée du 15 novembre au 15 janvier, du lundi au samedi jusqu’à 19 h maximum, pas le dimanche donc.

Les étrennes des éboueurs peuvent représenter l’équivalent d’un mois de salaire. N’est-ce pas injuste par rapport à d’autres métiers difficiles ?

D’autres corps de métiers suivent aussi cette tradition. Les facteurs, mais de façon moins systématique. Mais regardez comment ils sont tenus à des rendements de plus en plus lourds et par tous les temps dehors. Chez les pompiers, cela semble plus occasionnel. J’entends aussi que des aides ménagères, des travailleurs titres services, des infirmières ou d’autres personnes proches des gens reçoivent quelque fois une dringuelle, un petit cadeau ou une petite enveloppe en remerciement pour le travail fourni durant l’année. Ce n’est pas une institution, c’est inscrit nulle part, c’est laissé à l’appréciation mais c’est le geste qui compte. C’est symbolique et même si les moyens sont limités à cause de la crise économique pour de nombreux ménages, il est heureux que la tradition et l’esprit des étrennes existent encore.

Certains internautes témoignent qu’ils n’osent pas refuser de donner des étrennes dans la crainte de voir le service futur en pâtir.

C’est un argument de mauvaise foi et un procès d’intention. Je n’ai jamais entendu de doléances dans ce sens. Les gens gardent la liberté de donner ou non. Sans doute, ceux qui ne donnent pas se sentent-ils un peu mal à l’aise de passer pour des radins. A côté, au moindre problème, les services du BEP pourraient réagir. Le taux de réclamation y est très peu élevé.

Des communes interdisent la sollicitation d’étrennes considérant qu’une taxe sur le ramassage des immondices existe déjà.

Oui et ces taxes permettent aux communes de payer au BEP le service. Mais parlons plutôt ici du pouvoir d’achat du travailleur. Il est payé mais les salaires ne sont pas très hauts et la pénibilité bien présente. Ces étrennes apportent un petit complément en fin d’année où les fêtes sont là. Gardons ce petit plus.

NON

Philip Heylen, échevin (CD&V) de l’Entretien de la ville d'Anvers

A Anvers, certains membres du personnel de ramassage des immondices firent parfois montre d’indélicatesse en forçant des citoyens à leur verser des étrennes. Cela n’a certes jamais été qu’une petite minorité, mais la majorité autour de Bart De Wever a tenu à y mettre fin dans un souci d’égalité de tous les fonctionnaires. Cela a débouché sur un code de conduite largement accepté en bord d’Escaut.


La tradition des étrennes reste vivante dans certains endroits de Wallonie. L’an dernier, Anvers avait défrayé la chronique en marquant fermement son opposition à l’octroi d’étrennes aux membres du personnel de la Ville et découlant de là au personnel de la voirie. Pourquoi cette attitude aussi stricte ?

Demander ou recevoir de l’argent n’est plus toléré parce que c’est contraire aux valeurs ayant trait à l’intégrité qui sont de rigueur à Anvers. Ces pratiques peuvent engendrer des réflexes partisans ou de dépendance et apparaître comme une intimidation à l’égard des citoyens. Dès ce moment, il y a un risque d’atteinte à l’intimité de ceux-ci mais aussi le danger de perte de crédibilité du fonctionnaire. Un nombre croissant de plaintes déposées auprès de l’Ombudsman anversois en atteste.

Mais on a aussi avancé d’autres raisons…

Les Anversois paient déjà des impôts pour des services publics corrects. Il y a aussi le respect du principe d’égalité de tous les collaborateurs de la Ville. Il n’est pas juste qu’une partie d’entre eux reçoivent des gratifications supplémentaires et d’autres pas. Puis la Ville a reçu bon an, mal an, de plus en plus de plaintes d’habitants qui nous interpellent sur ces gratifications et sur la manière dont on les sollicitait. Pendant la période des fêtes fin 2013, début 2014, l’Ombudsdienst d’Anvers a reçu 306 plaintes. Près de la moitié des plaignants disent être strictement opposés aux étrennes. Pire : 40 % de ces derniers nous ont fait savoir qu’ils se sont sentis obligés de donner sous la pression. Pas étonnant dès lors qu’ils aient demandé que cela cesse !

A l’époque, vous aviez promis d’adapter le règlement sur le personnel pour clarifier tout cela. Chose promise, chose dure : un nouveau règlement a été voté en septembre dernier.

Le collège d’Anvers a pris à bras-le-corps un tabou en édictant des règles plus explicites à propos de l’acceptation de cadeaux dans un code de conduite dont découle une interdiction de demander comme de recevoir de l’argent. Une interdiction qui vaut aussi en dehors des heures de travail. A noter que ce code de conduite s’applique à tous les membres du personnel de la ville dans l’exercice de leurs fonctions. C’est le fruit d’une concertation avec les syndicats, le Bureau local pour l’intégrité et le service de l’Ombudsman. La nouvelle règle a été ancrée dans le règlement sur le personnel. On l’en a informé sous toutes ses coutures et il ne peut plus l’ignorer. En clair, celui qui viole le code de conduite doit s’attendre à être sanctionné. C’est vrai pour tous les fonctionnaires anversois : ceux derrière les guichets comme les policiers, les pompiers et le personnel du service d’entretien de la Ville et des quartiers. On ne pourrait pas être plus clairs : les personnes chargées du ramassage des immondices ne pourront plus accepter des étrennes de Nouvel An là où le personnel des cimetières, des parcs, etc. ne pouvait même pas en solliciter !

Les syndicats y ont été associés et ont marqué leur accord tout comme l’opposition politique ? Pourquoi ?

Comme le débat fut plutôt vif l’an dernier, j’avais annoncé que je voulais me mettre à table avec les organisations représentatives des travailleurs mais aussi avec tous les partenaires concernés à Anvers. J’ai donc réuni les syndicats, l’Ombudsdienst, le Bureau de l’intégrité ainsi que mon collège en charge des Affaires du personnel, Ludo Van Campenhout. Pendant la concertation, les syndicats ont eux-mêmes demandé la mise au point de règles strictes. Et ils nous suivent dans l’interdiction de demander ou de recevoir des étrennes. Pour une évidente question d’égalité là aussi : quel syndicat irait expliquer à 7 000 fonctionnaires anversois qu’ils ne pourraient plus accepter de gratification alors que cela resterait un privilège pour les 1 000 fonctionnaires du service de ramassage des immondices ? Pour être complets à propos de l’adoption politique de la mesure, je dois préciser que la décision de la majorité anversoise a reçu certains appuis de l’opposition mais pas de toutes ses composantes. Une certitude : lorsque nous avons amplement informé les fonctionnaires de la ville d’Anvers en septembre dernier, cela n’a donné lieu à aucune protestation, grève ni à aucun autre trouble de la paix sociale…