Ripostes

Le Conseil de l’Europe appelle à des mesures contre les violations de l’intégrité physique des enfants. Parmi les pratiques visées, la circoncision des enfants pour raisons religieuses. Les représentants du judaïsme et de l’islam s’insurgent. Interviews croisées.

OUI

Sami Aldeeb Abu-Sahlieh, chrétien d’origine palestinienne, de nationalité suisse, docteur en droit (Fribourg) et diplômé en sciences politiques (Genève). Professeur des universités (Aix-en-Provence, Cergy-Pontoise, Grenoble, Palerme, Trente et Lugano) en droit comparé arabe et musulman. Auteur de nombreux ouvrages .

La Convention sur les droits de l’enfant ne retient pas le droit à l’intégrité physique pour ne pas heurter les communautés musulmane, juive ou autres. Le Conseil de l’Europe répare cette erreur. La liberté religieuse est une liberté individuelle et appartient à une personne, pas à ses parents. A 21 ans, l’enfant doit avoir la liberté de décider s’il veut se faire circoncire ou pas.

Que pensez-vous de la circoncision non médicalement justifiée de jeunes garçons sans capacité de discernement?

Toutes les Constitutions du monde garantissent le droit à l’intégrité physique. Tous les codes pénaux punissent les atteintes à l’intégrité physique, quelles qu’elles soient. Malheureusement, il y a ces coutumes religieuses, chez les musulmans, chez les juifs et chez encore une majorité d’Américains (héritées ici du puritanisme anglican) qui empêchent l’application de cette norme constitutionnelle et pénale. Ils sont même allés plus loin en participant à la suppression de l’article sur l’intégrité physique dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, dans la Convention sur les droits de l’enfant et dans la Convention européenne des droits de l’homme. Les documents internationaux les plus importants ne mentionnent pas le droit à l’intégrité physique pour ne pas heurter les communautés musulmane, juive ou autres. La résolution du Conseil de l’Europe est donc une réparation d’une erreur mondiale. C’est un pas vers l’abolition à l’échelle internationale de la circoncision masculine et féminine. Un pas dans l’esprit de l’humanité à l’instar de celui des Romains qui interdirent de toucher aux organes sexuels, même des esclaves. Oui, saluons le courage de ces députés. Un regret toutefois : ils ont mis l’âge de décision à 15 ans. Or, à 15 ans, un jeune, au sein d’une famille religieuse traditionnelle, ne peut pas décider, subissant un quasi-lavage de cerveau. Portons cet âge à 21 ans. Selon la Bible, Abraham s’est fait circoncire à 99 ans… Je ne demande pas d’attendre cet âge mais donnons la liberté à l’enfant de décider s’il veut se faire circoncire ou pas.

Ne porte-t-on pas atteinte à la liberté religieuse?

La liberté religieuse est une liberté individuelle et appartient à une personne, pas à ses parents. C’est aussi un droit communautaire mais qui doit céder devant le droit individuel. Une décision de justice américaine dit : si vous voulez être martyr, c’est votre droit ; mais vous n’avez pas le droit d’imposer le martyr aux autres.

Certains dénoncent une résolution antisémite ou islamophobe.

C’est insensé. Ceux qui dénoncent cette résolution et lancent cette accusation sont eux-mêmes islamophobes ou antisémites. Ils considèrent que certains enfants n’ont pas droit à la protection de la loi parce qu’ils sont musulmans ou juifs. Qu’est-ce que cela veut dire : un enfant musulman ou un enfant juif, on pourrait le laisser se faire mutiler !? Ça, c’est la vraie islamophobie, le vrai antisémitisme. Un enfant reste un enfant quelle que soit la religion de ses parents. L’humanité exige de traiter tout le monde sur un même pied d’égalité.

N’est-ce pas disproportionné de mettre sur le même pied circoncision et excision?

Chaque atteinte est inacceptable. Tous les enfants sont sur un pied d’égalité. Qui va mettre le curseur, la limite ? On l’explique peu mais sans rentrer dans les détails, la circoncision connaît quatre formes, de même que l’excision. Et il existe des circoncisions plus graves que certaines excisions. A Oman, on coupe deux millimètres du capuchon du clitoris. Une forme de circoncision va enlever toute la peau du pénis, comme un saucisson ; les séquelles sont terribles. Qui va juger et déclarer qu’un tel a droit à la protection de son intégrité et pas l’autre?

Faites-vous partie de ce mouvement des "intactivistes", venu des Etats-Unis?

On peut nous appeler comme cela, mais je préfère le terme d’abolitionnistes, en référence à l’esclavagisme. Nous voulons abolir une atteinte à l’intégrité physique. Aux Etats-Unis, la circoncision est passée de 99 % à 60 % aujourd’hui. Lors d’un de nos premiers colloques là-bas en 1994, un pasteur expliquait : " Nous sommes minoritaires aujourd’hui mais cela va changer ; avant nous il y a la barbarie, après nous, il y a la civilisation ". Qu’a-t-il de plus barbare que de porter atteinte à un enfant sans capacité de se défendre ? La Bible contient une quarantaine de normes mettant les gens à mort. Si vous travaillez le samedi, il faut vous tuer. Si vous insultez vos parents, il faut vous tuer. Etc. Tout a été aboli, sauf… l’atteinte à l’enfant. Parce qu’il est le plus faible. L’esclave, lui, a pu se révolter et se libérer, pas l’enfant. Ces êtres innocents sont une cause que l’on ne regrette jamais de vouloir défendre. La bataille est noble.


NON

Albert Guigui, Grand Rabbin de Belgique

Interdire la circoncision? Inconcevable et inacceptable! Ce serait toucher à l'essence même du judaïsme. Cette pratique existe depuis des millénaires et n'a jamais été mise en question. Elle est partagée par tous les juifs.

En quoi la recommandation de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe vous heurte-t-elle?

C’est scandaleux de mettre sur un même pied d’égalité la circoncision qui est créditée d’un grand nombre d’effets bénéfiques avec l’excision clitoridienne qui limite pour la vie entière le plaisir sexuel de la petite fille qui en fait l’objet. C’est vraiment honteux de la part d’élus de l’Europe de faire une faute aussi grossière alors que nous savons que la circoncision limite les risques de transmission de l’infection du virus HIV chez l’homme. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’Organisation mondiale de la santé a lancé une vaste campagne de circoncision sur tout le continent africain après avoir été convaincue, étude après étude, que celle-ci réduit les maladies vénériennes et les risques du sida. Vouloir mettre deux choses qui n’ont absolument rien à voir sur le même pied d’égalité comme le fait ce texte est pour moi un parti pris inacceptable et condamnable.

Que représente la pratique de la circoncision pour les juifs?

C’est le signe de l’alliance entre Dieu et le peuple juif. C’est le signe de l’identité de l’homme juif. Vous le savez : la communauté juive est plurielle. Il y a des religieux et des non-religieux. Des pratiquants et des non-pratiquants. Mais il y a une seule chose que tout le monde pratique, c’est la circoncision. Tout le monde est conscient qu’il s’agit là de ce qui caractérise l’identité juive.

Ce n’est pas la circoncision en tant que telle qui est visée par le texte, mais le fait qu’elle soit pratiquée sur des enfants qui ne sont pas en mesure de dire s’ils le veulent ou pas. 

Bien sûr, l’enfant qui a huit jours ne peut pas dire : je suis d’accord ou je ne le suis pas. Mais la pratique de la circoncision est répandue dans la communauté juive à 100 %. Tout le monde le fait. Donc, un père qui circoncit son enfant, en posant cet acte, prouve qu’il est d’accord avec le comportement que son propre père a eu au moment où celui-ci l’a fait circoncire lorsqu’il avait huit jours. Le fait qu’un parent circoncit son enfant, c’est la preuve tangible que de facto il est d’accord avec ce que son père a fait précédemment. Nous avons là une preuve a posteriori parce que, évidemment, l’enfant ne peut pas dire qu’il est d’accord alors qu’il n’a que huit jours.

Peut-on imaginer que les juifs aillent se faire circoncire hors d’Europe?

Je suis horrifié par une proposition pareille parce que les juifs ne sont pas des citoyens de second ordre. Les juifs doivent avoir le droit de respecter leurs convictions religieuses. La liberté du culte est un droit absolu. Je n’accepte pas qu’on soit obligé d’aller ailleurs pour circoncire nos enfants. Nous sommes des Européens et l’Europe doit nous permettre de vivre notre religion comme il se doit. En voulant interdire la circoncision, on veut tout simplement dire aux juifs qu’ils ont deux solutions : soit renoncer à être juif, soit partir ! On s’attaque là à l’identité juive. Que veut l’Europe ? Est-ce qu’elle veut une Europe sans juifs ? Qu’elle le dise ! Mais je ne le pense pas parce que les contacts que j’ai avec les dirigeants européens sont toujours des contacts extrêmement respectueux. Je ne comprends pas cette prise de position de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. C’est quelque chose qui me dépasse. On touche ici à quelque chose de fondamental dans la vie du peuple juif alors que les derniers survivants de la Shoah n’ont pas encore fermé les yeux… Si cette interdiction devient effective, je pense que les juifs seront invités à quitter l’Europe ou à disparaître en tant que juifs. Je suis catégorique en le disant ! On ne peut pas être juif s’il n’y a pas de circoncision. On touche à quelque chose qui est fondamental dans la tradition juive. On touche à l’essence du judaïsme, au cœur du judaïsme !