Ripostes Après de récents incidents dramatiques, des associations redemandent l’interdiction totale de la publicité pour l’alcool. Les responsables du secteur plaident pour une consommation modérée mais affirment que l’interdiction ne changerait rien au problème. 

OUI

Martin de duve, directeur de l’asbl Univers Santé.

Le fait que la publicité pour l’alcool soit autorisée quasiment partout en Belgique fait de notre pays un mauvais élève européen. L’idée n’est pas de nier le caractère social de l’alcool dans notre culture, mais de pouvoir le gérer en bon père de famille et d’éviter ce qui pousse aux excès. Il faut un cadre à propos de cette publicité.

Les récents événements ont remis la question de l’alcool et des jeunes sous le feu des projecteurs. Comment peut-on prévenir de tels drames ?

Globalement, nous sommes plutôt en faveur des mesures éducatives et de prévention de la santé, mais celles-ci sont généralement trop peu soutenues dans notre pays. Il est cependant aussi important d’avoir un cadre qui privilégie un contexte de consommation plus responsable, un cadre qui impose des limites, notamment aux producteurs d’alcool qui se laissent parfois aller à des dérives relativement importantes. Les pratiques commerciales, surtout auprès des jeunes, sont particulièrement agressives, très ciblées, avec des nouvelles techniques de marketing qui font leur apparition.

Pouvez-vous donner des exemples ?

Le concept "The Invite" de Heineken. Il s’agit d’un décapsuleur bluetooth. Dès que vous décapsulez une bière et que votre ordinateur est allumé et branché sur Facebook, il indique sur votre mur "Je bois une Heineken. Partage ce verre avec moi". C’est une manière d’inciter à boire un verre ensemble. Le caractère social de l’alcool, qui est notre première motivation à le consommer, se transpose vers le virtuel. Ca pose question. Autre exemple emblématique : le sponsoring très agressif en milieu étudiant avec des contrats juteux passés entre les cercles et les brasseurs et autres producteurs d’alcool. C’est un pousse-à-boire parce que les cercles ont des tarifs préférentiels qui leur permettent de vendre les boissons à des prix très réduits. Ca existe depuis longtemps, mais ces pratiques ont tendance à se renforcer. Il faut dire que ce public étudiant est une cible privilégiée pour les producteurs de boissons alcoolisées. Ils ont 18 ans et donc tout est légalement permis à leur égard. Les producteurs se lâchent. S’agissant des mouvements de jeunesse, la loi est peut-être plus restrictive, mais on observe aussi régulièrement des dérapages. Il y a un peu plus d’un an, une grande marque de bière proposait trois bacs plus un gratuit aux camps scouts qui en faisaient la demande. Là aussi, ça pose question.

Vous prônez l’interdiction de la publicité en faveur de l’alcool ?

Oui. En matière de publicité, il faut très clairement aller vers l’interdiction. L’alcool est le seul psychotrope pour lequel on peut encore faire de la publicité en Belgique ! Il faut rappeler que la consommation d’alcool problématique coûte à l’Etat entre cinq et six milliards d’euros par an. C’est un coût social et sanitaire très important alors que ça ne rapporte à l’Etat "que" 600 millions. Autrement dit : quand l’Etat gagne un euro avec la vente d’alcool, il en perd 10 par ailleurs. Il est donc temps de mettre le holà et d’arrêter ce qui pousse à la surconsommation.

Vous avez le sentiment que les responsables politiques ne prennent pas leurs responsabilités ?

Tout à fait. En Belgique, nous sommes particulièrement mal lotis. Le contrôle général de l’éthique publicitaire se fait par un organe privé issu du secteur de la publicité lui-même : le Jury d’éthique publicitaire. Les braconniers sont donc les gardes-chasses. L’Etat fait l’impasse sur le contrôle public de la publicité. En matière d’alcool, plus spécifiquement, il y a une convention privée qui réglemente la publicité. Ce texte a notamment été rédigé par les producteurs d’alcool eux-mêmes. Le secteur rédige donc lui-même les règles qu’il se doit de respecter. Ce faisant, il se donne bonne conscience et jette un peu de poudre aux yeux de nos responsables politiques en se faisant passer pour un secteur responsable. Mais les producteurs eux-mêmes ne respectent pas la convention. On navigue dans un flou juridique d’une part et surtout dans un système hypocrite d’autre part.

Peut-on parler de déni de la part à la fois des politiques et des producteurs d’alcool ?

C’est tout à fait ça. Pour l’instant, il y a une volonté de ne pas légiférer en la matière. Ca tient aussi au fait que l’alcool est notre drogue culturelle par excellence, il crée du lien social. Je ne suis pas opposé au produit en lui-même, mais plutôt à ses excès et à ce qui incite éventuellement à ces excès. Et la publicité y contribue clairement.


NON

Jean-Jacques Delhaye, directeur général de la Fédération belge des vins et spiritueux.

Limiter ou interdire la publicité, cela n’a aucun sens. En revanche, tous nos membres ont pris la décision, chaque fois qu’ils vont faire de la publicité, de s’obliger à soumettre préalablement celle-ci au Jury d’éthique publicitaire, et à lui demander son accord. Cela concerne notre secteur, mais nous ne pouvons pas engager les brasseurs.

Ces derniers jours, la problématique de la consommation d’alcool, particulièrement chez les jeunes, s’est de nouveau invitée à la table des débats. Chaque année, des incidents dramatiques se répètent. Comme porte-parole des producteurs d’alcool, ne vous sentez-vous pas responsable ?

Certainement pas. Nous sommes très attentifs à mener un système de commercialisation qui évite les abus. En fait, comme membres de la société, on est tous responsables. Ce sont des accidents extrêmement graves et il faut prendre des mesures pour, qu’à l’avenir, cela ne se reproduise plus. Mais il ne faut pas porter d’accusations à la légère. Je trouve en fait votre question insidieuse.

En quoi ?

Vous me dites que c’est l’alcool qui est responsable. J’ai entendu plusieurs interviews ces derniers jours. Et j’ai été fort étonné de constater que plusieurs font une distinction entre l’alcool et la bière, celle-ci étant soi-disant moins dangereuse. C’est tromper le consommateur que de dire cela. Il n’y a pas la bière d’un côté et l’alcool de l’autre, mais des boissons contenant de l’alcool. C’est plus clair et plus juste. Toutes les boissons alcoolisées présentent un risque, si vous ne les consommez pas de manière raisonnable. Si vous buvez de manière irresponsable, vous vous mettez dans une situation très dangereuse. Pour autant, les gens qui mettent ces produits sur le marché sont-ils responsables ? Pas plus que les responsables politiques, par exemple. Ainsi, nous avons demandé à la ministre de la Santé d’interdire la vente de toutes les boissons contenant de l’alcool aux moins de 18 ans. La réponse a été : d’accord, sauf pour les bières.

Mais il y a les alcopops qui sont clairement dirigés vers les jeunes. Ne les pousse-t-on à la consommation dès leur plus jeune âge ?

Depuis plusieurs années, nous avons recommandé à nos membres de supprimer les boissons de ce type. En revanche, elles continuent d’abonder dans le segment des bières sucrées et fruitées.

Certaines associations, mais aussi des responsables politiques et beaucoup de citoyens et de parents, demandent une interdiction totale de la publicité pour les boissons alcoolisées. Ils prennent en exemple une toute récente campagne pour la consommation du whisky qui cible manifestement les jeunes. Qu’en pensez-vous ?

Limiter ou interdire la publicité, cela n’a aucun sens parce que cela ne réglera en rien la consommation excessive de bière ou d’alcool. En revanche, nous avons lancé une convention qui, depuis un certain temps, a acquis force de loi. Et cela fonctionne très bien. S’il y a une seule contravention, que les associations dont vous parlez déposent plainte. Il n’y en jamais eu une seule ! D’ailleurs, pas plus tard que mercredi, nous avons eu un conseil d’administration et tous les membres ont pris la décision, chaque fois qu’ils vont faire de la publicité, s’obliger à soumettre préalablement celle-ci au Jury d’éthique publicitaire, et à lui demander son accord. Je précise bien que cela concerne notre secteur, mais nous ne pouvons pas engager les brasseurs. S’ils veulent continuer des initiatives comme les "Jupiler clubs" et fournir des fûts gratuits lors des soirées étudiantes, que puis-je y faire ? Et qui ose dire qu’en dessous de 18 ans, le problème, c’est la bière?

Mais interdire la publicité comme on l’a fait pour le tabac ?

Je ne vois pas le lien qu’on pourrait faire. Dès que vous tirez deux fois sur une cigarette, c’est toxique. Ce n’est pas le cas des boissons spiritueuses. J’aurais même tendance à dire que si vous consommez de manière modérée les vins et spiritueux, cela a un effet bénéfique. Quelqu’un qui va déjeuner le midi et qui prend un verre de vin ne court aucun danger, je le fais d’ailleurs personnellement, et je peux vous dire que je ne me considère pas comme un alcoolique.

Vous avez des contacts avec les milieux politiques, pour faire valoir vos intérêts, comme le font tous les lobbies. Imaginez-vous qu’un jour, un gouvernement, en Belgique, puisse se mettre d’accord sur une interdiction de cette publicité ?

J’ai l’impression que quand un gouvernement prend des mesures, il est attentif à le faire de manière efficace, de manière à atteindre l’effet qu’il recherche. Cherchons l’efficacité et pas des effets de manche. D’ailleurs, je suis quasi-certain qu’un gouvernement ne fera pas cela, parce que cela serait impopulaire.