Faut-il intervenir militairement en Syrie ?

Entretien : Jean-Paul Duchâteau Publié le - Mis à jour le

Ripostes Les interventions militaires, sous quelque forme que ce soit, augmentent encore plus le nombre de victimes civiles innocentes, l’étendue des dégâts matériels et éloignent encore davantage la perspective de reconstruction.

Isabelle GRIPPA, présidente de la Coordination nationale d’action pour la paix et la démocratie (CNAPD)

Une intervention militaire en Syrie serait-elle légitime à vos yeux ?

La consternation légitime engendrée par l’évolution des événements en Syrie renforce pour beaucoup l’impérieuse nécessité d’une intervention armée. Nos représentants politiques ont encore insisté sur cette possibilité ces derniers jours. Et quand un message est répété, il est à craindre qu’il soit exécuté. Les interventions militaires, sous quelque forme que ce soit, augmentent encore plus le nombre de victimes civiles innocentes, l’étendue des dégâts matériels et éloignent encore davantage la perspective de reconstruction sociétale post-conflit. L’expérience libyenne nous l’enseigne : des images apocalyptiques de plusieurs villes libyennes détruites par les bombardements et les combats; ce décompte de quelque 50 000 victimes en 6 mois; ces témoignages de nettoyage ethnique et l’intensification de luttes tribales depuis la fin officielle des hostilités.

Mais il n’y a peut-être rien d’autre à faire qui soit efficace ?

L’idée continue à être largement répandue que face à la réprobation qu’engendre l’observation des violences, seule la violence serait la solution. Étrange contradiction qu’on arrive encore à troubler par l’utilisation de vocables tels “intervention humanitaire”, “ instauration d’une zone neutre”, “ no fly zone”, etc. Or, ici aussi, l’expérience de la Libye nous apprend que l’instauration d’une “no-fly-zone” demandée par les pays occidentaux et obtenue au travers de la Résolution 1973 du Conseil de sécurité est passée par le bombardement massif du territoire libyen et s’est rapidement transformée, en toute illégalité, en une campagne violente en soutien d’un bloc contre un autre.

Et s’il y avait unanimité au sein du Conseil de sécurité ? Le débat sur l’interventionnisme en Occident a peut-être ceci de trompeur, qu’il ne remet jamais en question la logique de confrontation d’un bloc contre un autre, mais reproduit cette confrontation sur la scène internationale : les défenseurs de celui-ci contre les défenseurs de celui-là. Logique qui ne conduit finalement qu’à la radicalisation et au renforcement de la confrontation.

N’est-ce pas de l’angélisme face à l’insupportable attitude du régime Assad ?

Il n’est pas question ici de minimiser les massacres et les meurtres qui ont été, qui sont, et qui seront hélas très probablement encore commis. Les responsables devront être désignés et condamnés, par les futures institutions syriennes qui résulteront du dialogue national et par la justice internationale. Pour l’heure, le seul message qui doit être porté est celui de l’importance primordiale du dialogue, courageux, difficile mais nécessaire. Sans préconditions, sous l’égide de l’émissaire des Nations Unies, sans objectif prédéfini si ce n’est celui de la cessation des hostilités. Si le dialogue n’a pas été possible jusqu’à aujourd’hui, c’est aussi parce qu’il n’est pas rendu possible par la “communauté internationale”, qui campe dans ses positions de bloc contre bloc, sans jamais appeler chacun au dialogue; en porte-à-faux avec les discours humanistes officiels. Peut-être est-il facile de taxer cette voie de naïve et d’utopiste. Elle est certes exigeante et implique de se dépasser. Mais il serait bien plus naïf et cynique de croire qu’une intervention armée amènerait la paix dans le pays.

Si une intervention militaire se déroule, je pense que, dans un premier stade, ce qui s’indiquerait le plus serait une opération aérienne qui veillerait à détruire l’aviation et la flotte d’hélicoptères syriens.

Armand DE DECKER, sénateur (MR)

La situation en Syrie est-elle semblable à celle en Libye avant la révolution ?

La situation est très différente, parce que la localisation de la Syrie, dans cette partie du Moyen-Orient est totalement différente que la zone qui entourait la Libye. Ici, les enjeux sont bien plus stratégiques et beaucoup plus compliqués, vu le voisinage de l’Iran, les liens entre la Russie et la Syrie, le jeu d’influence grandissant dans cette région de la Turquie, la proximité d’Israël et l’instabilité de l’Egypte.

En dépit de cela, une intervention militaire aux côtés de l’opposition est-elle souhaitable contre le régime de Damas ?

Les puissances vont résister le plus longtemps possible à une situation qui les contraindrait d’intervenir. Mais, à un certain moment, si les Nations Unies estiment indispensable d’intervenir, la communauté internationale le fera. Et je crains qu’elle doive le faire si le président Assad ne met pas fin à l’agression qu’il mène contre son peuple. Dans ce cas-là, si l’intervention militaire se déroule, je pense que dans un premier stade, ce qui s’indiquerait le plus serait une opération aérienne qui veillerait à détruire l’aviation et la flotte d’hélicoptères syriens.

On sait qu’au Conseil de sécurité, il est jusqu’ici impossible d’avoir un consensus avec la position de la Russie et de la Chine, violemment opposées à toute intervention. Si cela se prolonge, l’Otan devrait-elle alors intervenir seule ?

Sauf exception, comme le Kosovo, où l’Otan est intervenu sans feu vert de l’Onu en raison du veto russe, cela m’étonnerait qu’en raison des données du problème explicitées plus haut, l’Otan intervienne. Cela étant dit, je suis quand même plus optimiste sur la possibilité à un certain moment d’avoir une unanimité du Conseil de sécurité. On a d’ailleurs vu la Russie et la Chine soutenir une résolution après le massacre d’il y a une dizaine de jours. Si le comportement du régime Assad continue de s’aggraver, il sera très difficile pour la Russie et la Chine de ne rien faire. Elles seront contraintes, à un moment donné, d’accepter une intervention.

Une amélioration spontanée de la situation par Damas est-elle possible ?

J’ai rencontré M. Assad il y a deux ans avec une délégation du Sénat. M. Assad nous disait qu’il "portait 40 ans de poussières sur les épaules", les 40 années du régime de son père. Il semblait vouloir nous faire croire qu’avec lui, l’ouverture et la tolérance seraient plus grandes. On constate aujourd’hui que ce n’est absolument pas le cas et que la barbarie de son régime est encore plus criante que celle du régime de son père.

Alors, quelle est l’alternative ?

De grands pays de la région pourraient avoir une influence plus grande qu’aujourd’hui. Je pense notamment à la Turquie, qui est dotée de forces armées très importantes. Mais, comme je le disais, les États vont résister le plus longtemps possible avant d’éventuellement agir. Ce qui serait très dangereux, c’est qu’à l’occasion de cette intervention, Israël, par exemple, décide de s’occuper des centrales nucléaires iraniennes. Dès lors, le conflit dégénérerait.

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