Ripostes Il n’existerait plus qu’une cinquantaine de zones préservées des nuisances sonores humaines sur la planète. Le silence est ainsi devenu une espèce menacée. Et aussi un objet de fantasme pour les artistes, les créateurs de mode et les touristes.


Au petit-déjeuner, la radio déverse des informations en continu. Sur la route du travail, les navetteurs klaxonnent, et les usagers des transports en commun parlent fort au téléphone. La journée se déroule ensuite au rythme de la photocopieuse, du cliquetis des claviers d’ordinateur, des conversations à la machine à café… Après avoir regagné ses pénates, c’est enfin au bruit continu de la télévision de bercer la soirée. Il arrive même de s’endormir sans penser à éteindre.

Ainsi, le silence est devenu une espèce en voie de disparition, au même titre que le léopard des neiges, le gorille à dos argenté et le cacao. Selon les expériences du bioacousticien américain Gordon Hempton, il ne resterait qu’une cinquantaine de zones dans le monde préservées du bruit des hommes et de leurs activités. Et il n’y en a sans doute aucune en Belgique, vu la forte concentration de population, les autoroutes et les avions qui survolent le territoire.

Des artistes en faveur du silence

Face à cette situation, nombreux sont ceux qui ont envie de fermer les yeux, d’enfoncer les doigts dans les oreilles et de crier : "Taisez-vous !" Aussi, certains artistes poussent symboliquement sur la touche "pause". L’Américain Patrick Shen a passé une année sans parler, et sa performance a fait l’objet d’un documentaire intitulé "A la poursuite du silence". Au CentQuatre, à Paris, l’artiste flamand Hans Op de Beeck invite le spectateur à déployer son imagination sans recourir aux décibels. Le nom de l’exposition ? "Saisir le silence". Même la mode la met en veilleuse. Récemment, le créateur Haider Ackermann a fait défiler ses modèles la poitrine barrée du slogan "Silence".

Retraite parmi les moines

Il n’est dès lors pas étonnant que les retraites silencieuses dans des monastères ou d’autres lieux dédiés à la prière connaissent un grand succès. "C’est un fait, il y a de plus en plus de gens désireux de passer quelques jours en dehors du monde extérieur", constate Emmanuel Pêtre, responsable de l’hôtellerie de l’abbaye d’Orval.

Selon lui, si les visiteurs de l’abbaye se mêlent aux moines cisterciens, ce n’est désormais plus toujours pour faire une retraite comme on pouvait en faire il y a quelques dizaines d’années. "Il s’agit de plus en plus souvent de répondre à une quête personnelle de sens, que l’on soit croyant, chrétien ou non. Je trouve cela très intéressant", explique-t-il.

L’harmonie et la spiritualité

Seulement, il n’est pas toujours évident de se retrouver confronté à soi-même. A l’abbaye d’Orval, on est invité à parler le moins possible et les repas se prennent en silence, sur fond musical. "Parmi nos visiteurs, on retrouve différents cas de figure, détaille Emmanuel Pêtre. Tout d’abord, il y a des personnes qui n’y arrivent pas et qui nous quittent plus tôt que prévu, soit en donnant un quelconque prétexte, soit en assumant le fait qu’elles ne supportent pas le silence. Puis il y en a beaucoup d’autres qui persévèrent, mais qui ne parviennent pas vraiment à se taire; ces personnes recherchent l’occasion de pouvoir échanger quelques mots. Enfin, restent ceux pour qui l’expérience est une ‘réussite’. En partant, ils nous disent souvent qu’ils ont retrouvé parmi nous une certaine harmonie, ou du moins quelque chose - quelque chose d’un peu mystérieux ." Le responsable de l’hôtellerie ajoute que le cadre de l’abbaye permet dans un premier temps de se reconnecter à la nature et aux choses simples. Pour ceux qui voudraient approfondir l’expérience, il y a bien sûr la prière et de nombreuses invitations au cheminement spirituel.

"Enfin, conclut-il, le silence n’est pas un but en soi. C’est un moyen pour apprendre à s’écouter soi, les autres et le ‘Tout Autre’. C’est un chemin de spiritualité."


Le silence qui rend fou

La chambre anéchoïque du laboratoire Orfield à Minneapolis détient depuis 2004 le record du monde de l’endroit le plus silencieux : -9,4 décibels. Tous les murs de la pièce sont recouverts de gros coins de fibre de verre, empêchant un son émis dans la chambre de se répercuter. Son concepteur , l’ingénieur Steven Orfield, défie quiconque d’y demeurer debout dans le noir plus d’une heure : "Sans aucun son, l’être humain perd l’équilibre et devient complètement désorienté."


C’est vous qui le dites

Vous êtes plus de quatre-vingts à avoir répondu à nos questions sur lalibre.be. Pour vous détendre, une moitié d’entre vous préfère le silence et l’autre moitié, la musique ou le bruit de la pluie. Sans compter quelques personnes qui nous ont dit apprécier le bruit. Par ailleurs, la majorité d’entre vous se plaint des gens qui parlent fort au GSM ou qui mettent leur musique à fond. Pour autant, tout le monde n’est pas favorable à des mesures répressives contre le bruit.


Quelques-uns de vos avis partagés sur lalibre.be

M.T., 36 ans

Si l’on souhaite du silence on se retire. La base de la vie, c’est les échanges et les relations. Sans doute ne faut-il pas aller jusqu’à établir des règlements stricts mais des règles informelles pourraient quand même être respectées…

Gael, 42 ans

Quand je suis énervé ou anxieux, le silence permet de me déconnecter de tout. Je trouve les parcs bruxellois relativement calmes et silencieux. A moins d’interdire aux avions de voler et aux voitures de circuler, je ne vois pas comment on pourrait faire mieux…

Juliette, 35 ans

Ce qui me plairait, c’est que quelque chose soit prévu au bureau comme des pièces silencieuses, pour souffler un peu au milieu du brouhaha de l’activité. Cela dit, quand je suis seule à la maison, juste avant de m’endormir, le silence m’angoisse plutôt…

Ariane, 30 ans

Je trouve qu’il faudrait interdire la musique dans les endroits publics, la rue et les parcs (notamment les jeunes qui se baladent avec leur gsm et le son de leur musique à fond) et limiter le niveau de la musique dans les magasins.

Laure 47 ans

J’aime le silence. J’ai de nombreux souvenirs de promenades silencieuses en montagne. Mais je ne crois pas qu’il faille prendre des mesures pour le préserver. Cela devrait venir du bon sens et du respect de chacun.

Séverine, 38 ans

Les lieux de sortie (restaurants, bars) sont faits pour échanger avec d’autres personnes. Il est impossible d’interdire le bruit dans les lieux publics. Il y a aussi une notion de respect à inculquer pour les gens bruyants (musique à fond dans la voiture, coups de klaxon intempestifs, etc.) et sanctionner ceux qui dérangent les autres dans des lieux privés (hôtels, cinéma, etc.)

Joseph, 33 ans

Nous sommes constamment agressés par des sollicitations de notre attention qui, petit à petit, se dilue et finit par ne plus exister. Nous sommes en permanence divertis de la réalité de notre existence, que nous n’affrontons plus à tel point que les jeunes trouvent parfois le silence angoissant. Peut-être parce que nous avons peur de nous retrouver face à nous-même ?

Georges, 63 ans

Il faut mettre des choses en place. En ce qui me concerne, c’est même un critère pour l’achat d’une maison ou d’une voiture.