Ripostes

La mise en scène de guerriers qui décapitent un infidèle est qualifiée de barbare quand Daech la présente sur Internet. Et qu'en est-il quand, dans un stade, des centaines de supporters de football passent un tel message, repris par toutes les télévisions? Entretiens croisés.

OUI

Marc Perelman, Professeur à l’Université Paris X Nanterre - Docteur en philosophie. Auteur notamment de "Le Sport barbare. Critique d’un fléau mondial" (Éd. Michalon).

Occultées et refoulées, les réalités violentes du football, loin d’être de simples "dérives" d’une minorité d’ultras, constituent la substance même du football-spectacle. Il capte la violence, la transforme, l’amplifie et la projette de façon exponentielle en guerre des crampons, haines identitaires et nationalismes xénophobes qui, grâce aux médias, contaminent l’ensemble de la société.

Quel lien faites-vous entre football et violence ?

La première violence est celle de la compétition elle-même. Mais les chocs liés à l’affrontement entre deux équipes se sont durcis. Aujourd’hui, les blessures, coups bas, rixes entre joueurs ou crachats sur l’arbitre sont légion. La deuxième violence tient au fait que le football n’est plus un jeu depuis qu’il est devenu un élément important du système capitaliste global, un enjeu financier, politique et idéologique. L’aspect ludique qui met en face des individus libres n’existe plus. Loin de n’être que le simple reflet de nos sociétés, le football-spectacle capte la violence, la transforme, l’amplifie et la projette de façon exponentielle en guerre des crampons, haines identitaires et nationalismes xénophobes qui, grâce aux médias, contaminent l’ensemble de la société.

Pourquoi présenter le football comme une arène barbare ?

Parce que l’institution football et ses organisations marchandes comme la Fifa, l’UEFA ou les fédérations nationales, amplifient et restituent leur propre moule : gagner à tout prix, quitte à tricher et à mentir. Ces comportements se retrouvent dans le stade où, derrière les gains et transferts mirobolants de stars promues "exemples pour la jeunesse", se cachent les salaires de misère, la précarité et l’aliénation culturelle de larges fractions de la population invitées à applaudir les mercenaires des stades, comme naguère les gladiateurs à Rome. Non, les réalités violentes du football ne sont pas de simples "déviations" d’une petite minorité d’ultras. Le foot n’est plus un jeu, mais le vecteur d’une désintégration de tous les cadres et repères de la société. Le stade s’est mué en arène avec une mise en scène barbare de propos, des gestes et de comportements sauvages. Ce qui arrive en Belgique arrive dans la plupart des stades du monde, particulièrement en Amérique du Sud et de plus en plus dans les pays du Maghreb. En Algérie, le stade est devenu un tel lieu d’affrontements permanents qu’on parle de "guerre civile" à cause du nombre de heurts et de décès. Rappelez-vous aussi les 74 morts et le millier de blessés en 2012 lors d’un match à Port-Saïd en Egypte.

Pourquoi ces comportements se développent-ils dans le milieu du foot et non dans celui du cyclisme, autre sport grand public ?

Le stade est un endroit clos, fermé sur lui-même et ses propres règles et où les individus se font face. Cette mise en scène visuelle et acoustique apparaît comme un lieu d’incubation susceptible d’accompagner une hystérie progressive, appuyées par des écrans immenses et les télévisions. Du coup des centaines de milliers de personnes y participent de façon compulsionnelle devant leur écran en suivant la liturgie singulière de cette nouvelle religion du XXIe siècle. Le rôle des politiques de gauche comme de droite et des médias n’est pas anodin. Ils cultivent l’illusion que le football appartient au peuple qui se rassemble dans les stades dans la joie et la convivialité. On ne peut donc pas y toucher.

Le sport ne permet-il pas de réceptionner et de canaliser des pulsions agressives ?

Le stade de foot ne canalise rien. Au contraire, les pulsions violentes s’expriment dans ce chaudron, accouchant de comportements inouïs, dont la destruction de l’autre.

La prise en compte du phénomène et l’adoption de mesures pourraient-elles permettre un avenir plus serein au football ?

Le rapport à l’argent et la puissance terrifiante du foot - les budgets de la Fifa sont similaires à ceux d’Etats européens - m’amènent à être plutôt pessimiste. Dans des périodes de crises économiques durables, de fractures sociales et de désenchantement, on n’hésite pas à mettre des milliards dans les stades, futurs éléphants blancs. On le voit au Brésil qui, après la Coupe du monde, égrène maintenant ses stades vides. Les manifestations économico-sociales du début contre ces investissements irrationnels se sont arrêtées net au premier jour de la compétition de la Coupe. Et les gens se sont retrouvés devant leur poste de télé à soutenir leur équipe. La violence est également là : dans la capacité du football à détruire toute idée de revendication sociale ou politique et à faire rentrer les gens chez eux, au nom de la victoire possible de leur équipe locale ou nationale. Voilà l’autre face du football : une politique d’encadrement pulsionnel des foules et un moyen de contrôle social qui permet la résorption de l’individu dans la masse anonyme.Entretien : Thierry Boutte


NON

Xavier De Longueville, psychiatre et consultant en psychologie du sport.

Le football n’est pas un sport violent en soi. La violence qui existe dans les stades est de l’ordre du symbole. Elle est nécessaire car elle permet d’exprimer des frustrations accumulées dans la vie de tous les jours. Ceci selon des codes précis. Pour la canaliser, il convient cependant de clarifier les règles qui régissent le jeu comme ce qui l’entoure.

Le football est-il un sport qui suscite particulièrement la violence ?

Le football, comme les autres sports, sert à canaliser la violence qui peut habiter chacun d’entre nous. Certains jeux de ballon se jouaient avec la tête des adversaires en Amérique précolombienne et, dans toute l’histoire, les grandes villes rivales se sont fait la guerre pour des questions de domination. Ce qui se passe dans les stades, ce sont des représentations symboliques faites de la violence. Le sport est une façon de la canaliser. Les stades de foot sont-ils plus propices à la violence que d’autres endroits ? Je ne sais pas. Il est vrai que les rivalités historiques entre les clubs ou entre les villes concurrentes favorisent la tension. Le fait que ce soit le sport le plus médiatisé, dans lequel circule énormément d’argent, est de nature à exacerber ces phénomènes et à appliquer un effet de loupe.

Le football a donc un rôle cathartique. Les supporters y vivent la violence au travers du drame qui se produit sous leurs yeux ?

Le sport a cette utilité-là : il met la violence en scène. Le foot sert de défouloir, d’exutoire des frustrations et du sentiment d’injustice. Cela répond d’un mécanisme psychique : la projection, le déplacement d’affects violents d’un endroit où ce n’est pas autorisé vers un autre, où l’expression de la violence est codifiée, grâce à des règles. Il permet au supporter d’exprimer des frustrations vécues par ailleurs. Ce qu’il exprimera dans un stade, il ne l’exprimera pas à l’encontre de son patron, par exemple. Comme à l’extérieur des stades, certaines personnes maîtrisent moins leurs penchants violents et, bien que la violence soit codifiée, ils n’en respectent pas toujours les règles. Car celles-ci existent. Même lorsque les hooligans s’affrontent. Ces règles sont indispensables. On ne peut supprimer la violence, c’est une utopie. Mais on doit la canaliser au sein de règles très concrètes. C’est le sens de toute loi.

Faut-il pour autant laisser faire ?

Le procès fait aux supporters du Standard est exagéré. Ces groupes d’ultras obéissent à des codes particuliers. Ces références se veulent tantôt violentes tantôt humoristiques. Dans ce cas-ci, "Red or dead" renvoyait manifestement à la réplique d’un film comique qui visait davantage à faire sourire qu’à attiser la haine. Avec de la provocation et une certaine maladresse, je vous l’accorde. Pour pouvoir canaliser la violence, il est nécessaire de donner des outils. Ces outils, ce sont les règles qui régissent les comportements des joueurs, des dirigeants et des supporters. Discutons-en ! Jusqu’à quel degré de violence peut-on aller ? Il faut des règles claires qui permettent la symbolisation et pas la violence réelle. Ce tifo était-il symbolique ou bien appelait-il à une violence réelle ?

Il est donc nécessaire de prendre des mesures ?

Oui. Il faut qu’il y ait une ligne plus claire. Prenez le rugby. C’est un sport violent mais si bien régulé qu’il n’y a pas de débordements; ni sur le terrain ni en dehors. L’arbitre n’est pas la victime de violences. A l’opposé, les règles du football sont sujettes à interprétation et suscitent de ce fait-là le ressentiment. Le flou que provoque une décision arbitrale amène la discussion. Elle-même peut ensuite être la cause de comportements violents, reflets de la frustration, du sentiment d’avoir été injustement pénalisé.

Ces violences ne sont pas près de s’arrêter. Selon vous, ce se serait même pas souhaitable...

La violence dans les stades n’est rien d’autre que le reflet de la société. Tant que le quotidien sera le théâtre de violences, de frustrations et d’injustices, le foot suivra la même inclinaison. La violence n’est pas toujours physique : le monde du travail est très violent pour le psychisme. Le monde économique et par exemple les coups bas que se font les dirigeants de clubs le sont aussi. Il faut clarifier le règlement du jeu, de son encadrement et de ses dirigeants. Ceci réduirait les interstices de frustration qui existent et permettrait de mieux la canaliser. Réduire ces espaces, oui. Pour autant, il n’est pas souhaitable qu’ils disparaissent puisqu’ils sont utiles dans l’expression symbolique d’une violence qui dès lors ne s’exprime pas autrement.