Ripostes

Après le pentagone de la ville de Bruxelles, le sud d’Ixelles a décidé de limiter la vitesse sur toutes les voiries locales à 30 km/h. Le nord de la commune suivra au printemps 2018. A quand toutes les voiries locales de la Région bruxelloise en zone 30 ?


OUI

Aurélie Willems - Porte-parole du Gracq, Les Cyclistes Quotidiens ASBL

"Réduire la vitesse de circulation est le meilleur outil pour partager équitablement un espace public trop souvent conçu pour l’automobile. La généralisation de la zone 30 diminuerait la pollution et augmenterait la sécurité et la fluidité du trafic."


Vous avez mené une campagne en faveur de la généralisation de la zone 30, baptisée "Ville 30". Quel en est le principe ?

C’est un renversement des principes actuels de limitation de vitesse où les zones 30 sont encore considérées comme des dérogations aux 50 km/h qui sont la norme. Dans la "Ville 30", les 30 km/h deviennent la norme et les 50 km/h deviennent l’exception, à savoir sur les axes de transit principalement dédiés à la circulation automobile. Sur ces axes-là, il serait intéressant d’accompagner le maintient à 50 km/h d’aménagements de voiries qui requalifient l’espace différemment : casser les perspectives, ajouter des voix latérales, des trottoirs plus larges, de la verdure, etc. D’une part, ils dissuaderaient les automobilistes d’accélérer et, d’autre part, ils créeraient de la convivialité.

En adoptant cette généralisation, on remet la vocation de ces "zones de vie" au premier plan plutôt que de donner la priorité à la circulation automobile.

Quels en sont les avantages ?

En termes de sécurité routière, d’abord, le fait de rouler moins vite diminue tant le nombre d’accidents - par anticipation de ceux-ci - que les risques de blessures et de décès lorsqu’ils se produisent. Un piéton heurté à 50 km/h meurt dans 45 % des cas. A 30 km/h, le taux tombe à 5 %. Cette diminution est phénoménale ! Plus de sécurité, c’est permettre aux usagers faibles de se réapproprier l’espace public. C’est une manière de rendre de la convivialité à la région de Bruxelles.

Ensuite, la limitation de vitesse permet de diminuer la pollution environnementale et sonore, améliorant considérablement la qualité de vie des citoyens. En passant de 50 à 30 km/h, on diminue les bruits de moitié.

Enfin, il y aurait des conséquences positives sur la fluidité du trafic : on ne pile plus à la vue d’un feu rouge ou d’un casse-vitesse pour réaccélérer ensuite. L’idée, en gardant une vitesse constante de 30 km/h, c’est que la ville s’y adapte aussi : en ajustant les voiries mais aussi, par exemple, en synchronisant mieux les feux.

Les automobilistes seraient-ils prêts à accepter une telle restriction ?

Il est important de souligner que dans une agglomération comme Bruxelles, limiter la vitesse à 30 km/h ne rend pas le trajet plus rapide. Lorsqu’on est au volant de voitures puissantes, on a l’impression de ne pas avancer… Ce sera une question d’habitude et, comme tout changement, cela demande de la discipline. Les chiffres en termes de sécurité routière sont par ailleurs suffisamment éloquents pour trouver un écho positif chez les automobilistes. D’ailleurs, lors de réunions organisées en Belgique par les communes sur les problèmes de quartier, la vitesse du trafic motorisé est quasiment toujours le problème numéro un, spontanément cité par les habitants. Même si aucun sondage à grande échelle n’a été mené, il y a peu de doutes quant au fait qu’une majorité existe déjà en faveur d’une généralisation des zones 30.

La conscientisation précède le changement de comportement. Il est dès lors primordial d’informer la population convenablement.

Le Pentagone est déjà en zone 30. Ne serait-il pas plus efficace, pour changer les mentalités, d’adopter une approche graduelle en élargissant progressivement cette zone ?

L’idéal, c’est d’appliquer le principe de la zone 30 par défaut dans toutes les zones urbaines de la région. C’est plus lisible et donc plus facilement applicable. Plus l’application de la règle est large, plus elle est cohérente. Le territoire de la région de Bruxelles n’est pas énorme ! Introduire la mesure de manière générale, et dans le même temps sur l’ensemble des communes, me semble tout à fait possible. De nombreuses villes européennes nous le démontrent, à commencer par la ville de Graz en Autriche (lire ci-contre). Pour être efficace et respectée, une telle généralisation doit cependant être accompagnée de campagnes d’information, de conscientisation, d’aménagement du territoire… mais aussi d’instruments de contrôle et de répression.


NON

Lorenzo Stefani - Porte-parole de Touring, association en faveur de l’automobilisme, la mobilité et le tourisme.

"Généraliser la zone 30 serait inefficace à tout point de vue : sécurité, congestion, adhésion des usagers et bien-être dans la ville. Il s’agit d’une politique anti-voiture pour dégoûter les gens de vouloir rentrer dans le centre de la ville en auto. C’est un abus !"


A quelques jours de la semaine de la mobilité, propice à la réflexion, que pensez-vous de généraliser la limitation de vitesse des véhicules à 30 km/h sur toutes les voiries locales en Région bruxelloise ?

Déjà, le mot "généraliser" est incompatible avec les limitations cohérentes de vitesse. Il y a des endroits où les 30 km/h sont justifiés, mais à certains moments. Des pays bien plus performants que nous en sécurité routière proposent ainsi des limitations de vitesse à proximité des écoles uniquement les jours ouvrables et pas les week-ends. Un système de panneaux digitaux qui fixent différemment les limites de vitesse accompagne cette politique bien plus cohérente. L’adhésion des usagers est d’autant plus naturelle et importante que la limitation de vitesse est justifiée. Ce ne serait pas le cas ici. La Scandinavie a mis en place le système du V85, c’est-à-dire que dans la mesure où un tronçon précis ne présente aucun danger, un régime de vitesse basé sur la vitesse moyenne de 85 % (V85) des usagers permettra un trafic fluide et sûr. La majorité des gens conduisent normalement en bon père de famille et ne doivent pas pâtir du comportement d’une minorité de "Fangio" et de récidivistes.

Le Pentagone, c’est-à-dire l’intérieur de la petite ceinture de la ville de Bruxelles, est déjà passé en zone 30 en 2010. Maintenant, c’est le collège (MR-PS) d’Ixelles qui vient de décider de faire passer le sud de la commune en zone 30. Le nord suivra l’année prochaine. Le mouvement ne vous semble-t-il pas lancé ?

Circulez devant le Palais royal à 30 km/h, seul le bus roule à votre vitesse. Vous vous faites klaxonner et tout le monde vous dépasse. Un des premiers facteurs de risque d’accident est l’écart de vitesse entre deux véhicules. C’est aussi une des causes des embouteillages. Quel est le nombre d’accident dans ce Pentagone depuis la limitation généralisée à 30 km/h ? On ne sait pas. Aucune étude n’a été faite. Les conclusions de ce "secteur test" sont que cela ne fonctionne pas. Est-ce l’expérience du Pentagone qui motiverait une généralisation de la zone 30 à toute la Région ? Non, il s’agit d’une politique anti-voiture pour dégoûter les gens de vouloir rentrer dans le centre de la ville en auto. Pourquoi généraliser s’il y a des endroits où il n’y a pas lieu de rouler à 30 km/h ? C’est un abus !

L’Institut belge pour la sécurité routière (IBSR) explique que la zone 30 procure davantage de sécurité en diminuant le nombre et surtout la gravité des accidents. Votre avis ?

C’est à vérifier. Cela peut diminuer le risque d’accident dans la mesure où 100 % des usagers roulent à du 30 km/h. Comment et où vont-ils surveiller ? Vont-ils placer des poubelles dotées d’un système de détection infrarouge ? A quelle fréquence ? On voit bien aujourd’hui dans le Pentagone qu’imposer et surveiller la limite des 30 km/h n’est pas possible. On y roule en moyenne à du 40-50 km/h.

La zone 30 diminuerait aussi la pollution environnementale et sonore. Votre sentiment ?

Théoriquement oui si, encore une fois, 100 % des usagers l’adoptent. Mais dans la réalité, sur certains tronçons, il y aura des accélérations que l’on sait bien plus polluantes qu’une vitesse continue.

La zone 30 diminuerait la congestion automobile. Vous êtes d’accord ?

Non. La congestion automobile n’est pas provoquée par la vitesse mais bien par les stationnements en doubles files, par le ramassage des immondices en heure de pointe, par le manque de coordination des chantiers et par un manque de parkings. 30 % de la congestion est causée parce qu’on cherche et ne trouve pas une place de parking.

La zone 30 favoriserait la mobilité douce, à savoir les piétons et les cyclistes. Vous partagez ?

Je m’interroge. Je fais régulièrement rue de la Loi- Sablon à pied, il y a des endroits dangereux à cause de véhicules électriques qu’on n’entend pas. Des pièges, il y a en a partout. Que va faire une voiture de police qui poursuit des véhicules dans une zone réservée aux 30 km/h ? Et une ambulance qui arrive à toute allure dans une zone où tout le monde roule à du 30 à l’heure ? Vous vous rendez compte du risque ?


Et ailleurs?


Graz. La deuxième ville d’Autriche est la première ville européenne à avoir appliqué le concept de "Ville 30" dès 1992. L’ensemble de ses rues est limité à 30 km/h, sauf les voies artérielles (50 km/h). 

Grenoble. Si Fontenay-aux-Roses est la première "Ville 30" du pays, le cas de Grenoble est exemplaire par son étendue. En 2016, 42 communes de l’agglomération isèroise ont adopté la zone 30 sur 89 % de la voirie.  

La Haye . Aux Pays-Bas, les zones 30 ont été mises en place dès 1983. A La Haye, cela concerne 65 % des rues.