Ripostes

La mort de Johnny Hallyday a suscité des mouvements de foule, quantité d’hommages (de la part de personnalités du cinéma, de la chanson, du politique) et provoqué un raz-de-marée dans la presse. Légitime ou incompréhensible ?


Oui pour Jean-Marie Dermagne, avocat et polémiste

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Incroyable qu’un déserteur fiscal ait reçu un hommage "populaire" en présence du président de la République. Hallyday, c’est comme le football : une passion populaire que s’est appropriée la classe moyenne et qu’exploitent tous ceux qui peuvent en tirer de gros profits.

"Il fait partie de ces héros français, j’ai souvent dit qu’il fallait des héros pour qu’un pays soit grand" a lancé le président Macron en hommage au chanteur décédé le 7 décembre dernier à 74 ans. Chaque époque fabrique ses héros. Qu’est-ce que cela raconte de la nôtre ?

Comme je l’ai partagé sur les réseaux sociaux, au prétexte que c’était un bon show man, un déserteur fiscal a reçu un hommage "populaire" en présence du président de la République ! Sommes-nous revenus au temps des pharaons ? Va-t-on édifier une pyramide à sa mémoire ? Le transférer au Panthéon ? Lui attribuer des guérisons miraculeuses ? Prétendre qu’il est ressuscité ou que sais-je encore ? Tout est envisageable. Hallyday, c’est un peu comme le football : une passion populaire que s’est appropriée la classe moyenne et qu’exploitent tous ceux qui peuvent en tirer de gros profits.

A quoi attribuez-vous cette effervescence ?

L’ampleur des hommages et la ferveur populaire ont, selon moi, une double cause : sa très longue carrière musicale et la réaction médiatique immédiate et qui avait été préparée par l’annonce de sa maladie grave dont l’évolution fut rapide. A sa longue carrière s’ajoutent, pour expliquer la grande masse des gens touchés par sa mort, des origines populaires qu’il n’a jamais reniées et sa jeunesse difficile : je me souviens de ma mère aujourd’hui décédée qui lui préférait Luis Mariano sur le plan musical mais lui vouait une grande tendresse parce qu’il avait été un gosse abandonné.

Que pensez-vous de la couverture médiatique ?

Leur réaction a été démesurée, hallucinante même : un battage incessant, du gavage, du dithyrambe à la louche ! Cela transforme un chanteur aimé par son public en icône ou en messie. Quand on nous montre ce genre d’engouement à Cuba ou en Corée du Nord, on aime nous faire croire que l’on force les gens à s’agglutiner ou que tous ces pleureurs ont eu leurs cerveaux lavés. Emotion spontanée ici, propagande honteuse là-bas, en quelque sorte.

Mais pourquoi, selon vous, cette surexposition et cette surenchère dans les médias ?

Je pense que l’emballement des médias a répondu à deux "appels d’air" assez différents. D’un côté, l’envie permanente, assez inconsciente, des gens ordinaires de "se venger" des élites et de leur arrogance culturelle en glorifiant un mec qui leur ressemble et "qui a réussi". Et ça marche d’autant mieux quand, au grand public, s’associent quelques "intellos" qui avouent l’apprécier avec souvent une sorte de snobisme inversé : pour se singulariser dans sa caste, on "s’éprend" d’une star populaire. Et puis ce mouvement est facilité lorsque des politiques, pour obtenir un soutien (et Hallyday n’a pas été avare du sien) d’un personnage connu, n’hésitent pas à rendre publique leur admiration, feinte ou réelle, pour lui. La seconde caisse de résonance à l’origine de cette ampleur, même si ce n’est peut-être pas la principale, est la reconnaissance des gens de droite (personnel politique, propriétaires de médias et électeurs) pour un des leurs qui n’a jamais fait mystère de ses sympathies (Giscard, Chirac et Sarkozy notamment en ont bien profité). Car si la gauche avait, depuis l’après-guerre, tenu le haut du pavé artistique et culturel, on voit apparaître depuis quelques années une droite décomplexée dans ce domaine à l’instar de celle qui domine depuis l’époque Reagan-Thatcher au plan économique et politique.

Entretien : Thierry Boutte

Non pour Bernard Rimé, professeur émérite de la faculté de psychologie de l'UCL, spécialisé dans le partage social des émotions.

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L’hommage rendu à Johnny Hallyday est tout à fait justifié. Ses chansons, de par les valeurs qu’elles communiquent, unissent les foules. Johnny Hallyday rassemble les caractéristiques du héros. Il s’est investi de façon extrême dans son art et dans sa vie.

L'hommage spectaculaire qui a été rendu au chanteur Johnny Hallyday en France est-il justifié ?

Je pense que c’est parfaitement justifié. Il suffit de constater le monde qui a assisté à l’événement sur place, mais aussi l’attention médiatique apportée. Les premières chaînes de télévision des pays francophones se sont complètement consacrées à l’événement, samedi, depuis tôt le matin jusqu’au milieu de l’après-midi. La justification, vous la trouvez dans la ferveur que les gens ont portée à cette manifestation. Ici, l’Etat français a prêté sa scène pour rendre cela possible. Si l’Etat ne l’avait pas fait, un hommage spontané se serait développé pour avoir au final, une ampleur tout aussi importante.

Justement, comment expliquer l’ampleur qu’a pris cet hommage ?

On peut expliquer cet élan populaire par plusieurs éléments. Je pense qu’il faut distinguer le personnage, ses caractéristiques et puis ensuite, la dynamique des émotions collectives et ses conséquences. Une première chose importante, c’est la longévité du personnage qui fait en sorte que, par la force des choses, il était familier à tout le monde. Avec une carrière qui couvre plusieurs décennies, tout le monde le connait. Un deuxième facteur qui explique cette ferveur, c’est la diversité de son répertoire. Il a chanté des chansons sur des thématiques extrêmement variées qui, finalement, peuvent toucher tout le monde. Chacun a trouvé dans son répertoire au moins une chanson qui lui convient et qui lui parle. Une troisième caractéristique importante qui explique l’effet qu’il a eu, c’est que ses chansons étaient très largement chargées en valeurs élémentaires. Ses paroles concernent la vie, l’amour, la séparation. Il s’agit de thèmes de la vie de tous les jours. Tout le monde peut trouver son compte dans les valeurs évoquées par Johnny Hallyday. Mais, pour moi, le facteur déterminant, c’est ce que représente le personnage. C’est quelqu’un qui s’est investi non seulement dans son art d’une manière absolument extrême mais aussi dans sa vie, de par son nombre de mariages, son nombre d’enfants, son mode de vie, ses extravagances. Et ce, jusqu’à ces derniers mois, où les médias nous ont informés de l’évolution de son état de santé, ce qui a créé une inquiétude générale. Malgré cela, il a continué à chanter, il a continué à aligner les prestations. C’est quelqu’un qui, à mes yeux, remplit exactement la définition du héros. Au sens où un héros est quelqu’un qui s’investit dans un domaine et dans des valeurs à un point où il en devient presque surhumain. On peut le voir par le nombre de concerts, de chansons, de disques et leurs succès mais aussi par les masses qu’il a rassemblées dans ses innombrables shows. Il a dépassé toutes les limites, c’est vraiment quelque chose d’exceptionnel. C’est quelqu’un qui appelle à la transcendance en incarnant à l’extrême les valeurs de la vie. Il y a quand même quelque chose qui force l’admiration de tout être humain. C’est la passion. Et la passion, cela fascine les gens. Cela explique pourquoi il a retenu l’attention plus que n’importe qui.

Quel a été l’effet de la mort de Johnny sur l’émotion collective ?

Quand les collectivités, les nations, les communautés humaines sont touchées émotionnellement ensemble par un événement qui a un gros impact, il y a un mécanisme qui se met en place et qui est absolument classique. On le retrouve à la suite d’attentats terroristes, d’accidents, de catastrophes naturelles, etc. Au moment où les gens apprennent la nouvelle, il y a une réaction en chaîne qui se crée. Ils réagissent à la nouvelle en cherchant plus d’informations pour comprendre la chose spectaculaire qui vient de se produire. Dès que les gens vivent une émotion, chacun parle autour de lui de ce qui est arrivé. Vu que tout le monde est au courant de ce qui se passe, chacun réagit par ses propres paroles et chacun, en parlant, stimule les émotions des autres. Dans ce contexte, il y a une propagation du partage social d’émotions qui se fait de manière vertigineuse.

Entretien : Louise Vanderkelen