L’apprentissage de l’écriture cursive est-il révolu ?

Entretiens: Stéphanie Bocart et Monique Baus Publié le - Mis à jour le

Ripostes D’ici 2014, l’enseignement de l’écriture manuscrite sera rendu facultatif dans pas moins de 45 Etats américains pour privilégier l’utilisation de logiciels de traitement de texte. Dépassée et inutile, la bonne vieille calligraphie de l’écriture “attachée” ? Echange de points de vue.

RECTO

Rendre facultatif l’enseignement de l’écriture manuscrite serait vraiment une perte pour l’individu à tous les niveaux, au-delà de l’aspect pratique. Notre cerveau n’est que le résultat des sollicitations de l’environnement sur un fond existant. Or, l’écriture manuscrite est une sollicitation importante pour beaucoup d’enfants. Joseph Stordeur, professeur d’orthopédagogie et psychopédagogue à la retraite. Membre de Changements pour l’égalité (CGé).

Au vu de l’évolution technologique (e-mails, SMS, messages numériques), 45 Etats américains devraient rendre l’apprentissage de l’écriture manuscrite optionnel d’ici 2014. Est-ce, selon vous, une bonne idée  ?

Je pense que ce n’est pas une bonne idée dans la mesure où cela va appauvrir l’individu. Il y a déjà eu une série de réflexions dans un contexte un peu différent concernant les mathématiques où l’on disait “Ça ne sert à rien de calculer puisque les machines vont le faire”. Mais la machine, si on n’introduit pas les bons calculs, si on n’a pas compris ce qu’on fait, elle ne va pas bien le faire. Ici, c’est un peu différent car il ne s’agit pas d’un savoir coginitif, mais d’un savoir procédural, donc une technique de maîtrise. Mais cette procédure, cet assouplissement de la main que demande l’écriture, va servir pour le dessin, les chiffres. Or si l’on n’apprend plus à écrire, on n’apprend plus non plus à écrire les chiffres. Je comprends qu’à un moment donné on se pose la question parce que cela peut simplifier la vie, mais cela va la compliquer sur d’autres aspects. Je pense que cela va surtout appauvrir l’éducation globale de l’individu. La technologie doit rester au service de l’homme et pas l’inverse. Et cela reste quand même l’homme qui est prioritaire.

Un tel scénario pourrait-il être envisageable dans nos écoles, certaines ayant déjà adopté l’iPad, les tableaux numériques ?

C’est envisageable parce que les lobbies au niveau des hommes politiques qui pourraient décider de cela sont puissants et que c’est un problème financier. Voyez les ordinateurs qui ont été introduits dans toutes les écoles  : on attend toujours que tout le monde parvienne à s’en servir. Et même si on s’en sert dans les écoles, il y a quand même encore beaucoup d’enfants qui n’en possèdent pas. Ce serait donc à nouveau un outil de discrimination par rapport à toute une frange de la population qui ne va pas maîtriser cela. Dire que c’est envisageable, bah  ! oui, car en éducation tout est possible quand on voit comment les décisions se prennent, mais ce serait vraiment une mauvaise idée.

Au niveau cognitif, que représente la perte de l’apprentissage et de l’usage de l’écriture manuscrite  ?

On va apprendre aux enfants à dessiner, mais on ne va pas leur apprendre à écrire. Pourtant, apprendre à écrire participe à l’apprentissage du dessin et à l’apprentissage de la discrimination visuelle, dont on n’a plus besoin avec autant d’acuité au niveau d’une lettre qu’on tape sur un ordinateur. Je pense qu’à tous les points de vue on va appauvrir les compétences que l’enfant doit développer. Or, les compétences, il ne les a pas automatiquement à la naissance; il a les possibilités de la compétence à la naissance. On n’est finalement que ce que les sollicitations du milieu nous ont permis de développer. Mais plus on appauvrit ces sollicitations du milieu, plus on appauvrit, au niveau global, les possibilités de l’individu.

Cette perte pourrait-elle avoir des conséquences sur d’autres apprentissages tels que les mathématiques, les langues, etc.  ?

C’est très difficile à dire puisqu’il faudrait faire des recherches sur le sujet. Mais oui, c’est probable parce que notre cerveau fonctionne dans sa globalité en interaction. Plus il est en interaction, mieux il fonctionne. Donc, plus on l’appauvrit sous certains aspects, plus on réduit les interactions et plus on appauvrit son fonctionnement.

Les enfants qui apprendront uniquement à écrire sur un clavier pourront-ils rencontrer certaines difficultés comme ne pas savoir déchiffrer une écriture manuscrite liée  ?

Il est vrai que sous l’angle pratique, cela va engendrer un appauvrissement, mais, plus important, cela va appauvrir le développement mental, intellectuel et psychomoteur des personnes.



VERSO

Il faudrait intégrer dans les programmes le fait d’apprendre à écrire avec les claviers à l’école pour permettre aux élèves d’étudier l’utilisation de l’écriture au lieu de tout centrer sur l’orthographe qui, elle, peut être prise en charge par les correcteurs numériques. De plus, c’est aussi un gain de temps considérable. Benoît Wautelet, maître-assistant en langue française à l’HELHa (Haute Ecole Louvain en Hainaut, Braine-le-Comte).

Quel est, selon vous, l’avantage d’un apprentissage qui utilise les nouvelles technologies ?

D’abord, la réalité américaine n’est pas une réalité belge, même si on en parle beaucoup. Par contre, il faudrait intégrer dans les programmes le fait d’apprendre à écrire avec les claviers à l’école. C’est absolument indispensable et pourtant on ne le fait pas. Ainsi on apprendrait beaucoup plus à écrire qu’à orthographier. Actuellement quand on fait du “savoir écrire” à l’école en primaires ou en secondaires, on fait plus de l’orthographe que de l’apprentissage de l’écriture. Or, l’orthographe n’est qu’une partie de l’écriture. Il faut aussi apprendre à correctement formuler ses idées, à choisir le vocabulaire adéquat. Aujourd’hui on fait beaucoup d’orthographe mais c’est une perte de temps finalement. Et l’écriture numérique permet de la prendre en main avec les correcteurs informatiques. Avec les GSM et la plupart des ordinateurs, on commence un mot et on nous propose une orthographe. Pourquoi pas ? Certains disent que cela appauvrit la langue. Mais des études montrent l’inverse : que, grâce à ces correcteurs, on va écrire des mots qu’on n’aurait jamais utilisés autrement. Finalement, on peut apprendre l’orthographe aussi de cette manière-là. Le but de l’école, c’est de faire des citoyens responsables et autonomes. Plus on s’exprimera avec précision au niveau du vocabulaire et de la syntaxe, plus on pourra faire un usage raisonné de l’écrit. Et l’école ne forme pas à cet usage citoyen pour le moment. J’ajoute un autre avantage de l’écriture sur clavier : c’est qu’elle est beaucoup plus rapide que l’écriture manuscrite.

Vous enseignez le français aux futurs profs, en école normale. Quelle est votre expérience avec vos élèves ?

Je vois vraiment une évolution. De plus en plus, les étudiants viennent en cours avec leur ordinateur et tapent directement les contenus des cours sur le clavier au lieu de prendre note. Mais je pense que l’enjeu ne se joue pas sur cette génération-ci. Il concerne les enfants qui sont dans le primaire actuellement. Quand eux seront aux études, ils écriront au clavier naturellement. On le voit déjà maintenant : les tablettes connaissent un essor phénoménal. On vend plus de tablettes que d’ordinateurs et téléphones et smartphones ont un clavier intégré et on écrit de plus en plus de cette manière-là. Quand on analyse la société, on voit qu’il y a de moins en moins de moments où l’on écrit de manière manuscrite.

Selon vous, est-ce une perte ou une richesse ?

Une richesse, je pense. On ne peut pas faire l’économie de l’apprentissage de l’écriture sur clavier. C’est une adaptation à la société actuelle. Il y a une didactique et des enjeux sociaux autour de cela. Il faut apprendre à communiquer correctement via le numérique. C’est important car, aujourd’hui, les enfants sont très passifs sur le Net avant quatorze ans mais au moment où ils vont être actifs, commencer à répondre à leurs amis sur Facebook, ils devront savoir dans quel monde ils jouent.

L’apprentissage de l’écriture cursive serait donc moins important qu’un apprentissage numérique ?

Oui. L’écriture reste une convention mais la norme d’il y a 300 ans n’est plus la norme de 2013. Pourquoi ne pourrait-elle pas changer ? On pourrait tout à fait la faire évoluer.

Certains dénoncent une dégradation de la manière d’écrire des jeunes et la mettent en lien avec la pratique des textos et de l’écriture numérique. Constatez-vous cela chez vos étudiants ?

Absolument pas, c’est une légende. Et j’ai eu l’occasion de lire une étude qui a été très récemment effectuée au Québec sur plus de 3000 adolescents et qui conclut que les ados savent s’ils peuvent écrire en sms ou pas. Dans des examens ou dans des mails, ils n’écrivent pas de façon raccourcie. Ils gardent cette pratique pour l’envoi de sms entre amis.

Mais les niveaux en orthographe semblent bel et bien en baisse…

Effectivement, des études françaises tendent à montrer un effondrement des compétences en orthographe en vingt ans. Mais l’école ne forme pas que des profs de français. Est-ce que tout le monde doit avoir une excellente orthographe ? Je ne pense pas.

Publicité clickBoxBanner