Ripostes

A partir de ce vendredi, à Bruxelles, se tiennent les premiers "états généraux" de l’athéisme. Leur but est de pouvoir entrer dans le débat public et d’être reconnus comme le sont les différentes religions. Interviews croisées.



OUI, selon Jean-François Jacobs , auteur et metteur en scène ; membre du conseil d’administration de l’Association belge des athées

L’athéisme est souvent perçu comme une démarche individuelle. Pourquoi alors ce besoin de se rassembler et qu’attendez-vous de cette démarche ?

On ne nous donne pas la parole dans les débats médiatiques. On entend toujours le point de vue des différentes religions monothéistes et puis on entend aussi le point de vue de la laïcité organisée mais pas souvent celui des personnes qui ne croient pas. On a donc décidé de se structurer pour pouvoir s’exprimer. Notre association est toute jeune et ce sont les premiers “états généraux” que nous organisons. Mais il ne s’agit pas pour nous de dire que les seuls bons athées sont ceux qui se structurent, il y a en effet autant d’athéismes qu’il y a d’athées. Mais si nous démarrons, nous sentons qu’il y a une vraie attente, et nous sommes de plus en plus sollicités pour participer à des débats, par exemple.

Vous disiez qu’il y a autant d’athées que d’athéismes. Ce doit être difficile de se structurer alors ?

L’athéisme n’est pas dogmatique. Notre seul point commun est de ne pas croire. Chacun fait son parcours selon sa propre volonté et il n’y a personne pour lui dire comment il doit penser. C’est là d’ailleurs notre plus grande différence avec les croyants, quelle que soit leur religion.

Quels objectifs voulez-vous atteindre avec cette association ? S’agit-il de revendiquer une reconnaissance officielle comme les différents cultes ?

Essentiellement, comme je l’ai dit plus tôt, nous voulons faire partie du débat. On vit à notre époque postmoderniste où on relativise tout. On a l’impression qu’entre les croyants et les non-croyants, c’est un peu du 50-50. Mais ce n’est pas du tout cela. L’existence du monothéisme, au point de vue probabilité, c’est du 0,01 %. Le petit 0,1 % qui reste, ce n’est pas parce que l’existence de Dieu est possible mais parce qu’il est impossible de prouver à 100 % que quelque chose qui n’existe pas, n’existe pas. Par exemple, je ne peux pas prouver que Mgr Léonard n’est pas Dieu, mais par contre, on le saura facilement en lui demandant de faire un petit miracle. Quant à la reconnaissance dont vous parliez dans votre question, nous constatons que les différentes religions sont subventionnées, ainsi que la laïcité, pourquoi l’athéisme ne pourrait pas l’être, dans une idée de réciprocité ?

Quelle est la différence entre votre organisation et celle des laïques ?

La laïcité organisée est plutôt le garde-fou de la séparation entre la raison étatique et le religieux. Nous, on veut aller un peu plus loin. Etre religieux ne donne pas davantage une conscience par rapport à celui qui ne croit pas. On doit se définir soi-même. On doit décider en conscience, et sans influence externe, si on va devenir quelqu’un de bon. Par exemple, l’abbé Pierre était un brave homme parce qu’il était réellement un brave homme, et pas parce qu’il était croyant. Ainsi, on parle souvent de morale chérienne, mais c’est ridicule. Comme ce le serait de parler de morale athée. C’est à l’individu de développer sa propre conscience.

Les athées ne se définissent-ils pas toujours par rapport aux religions et ne font-ils pas preuve d’un anticléricalisme systématique ?

Non, ce n’est pas anticlérical. A partir du moment où on critique quelque chose, forcément c’est mal pris par ceux qui se sentent visés. Nous, on se place résolument dans l’analyse scientifique. On démontre par les fausses prophéties, que cela ne tient pas la route.

Avez-vous le sentiment que les différentes religions ne recherchent pas le dialogue avec vous ?

En ce qui nous concerne, nous sommes ouverts à tout dialogue avec les croyants. Pour les religions, je ne sais pas et je ne vois rien. On incarne toujours le diable car, quelque part, on les pousse dans leurs retranchements. Elles sont obligés d’expliquer la Bible avec des allégories, ce qui est un sophisme grave. Ce sont en fait des personnes qui cherchent la porte de sortie dans un bateau qui coule. Et elles ne recherchent pas le dialogue, car cela risque de les déstabiliser.



Non selon Jean-Pierre Snyers , rédacteur de la revue “Médiatrice et Reine”; auteur d’ouvrages religieux. (jpsnyers.blogspot.com)

Que pensez-vous des valeurs défendues par les athées ?

Elles n’ont pas de socle. En fait, on se rend compte que l’idée même d’une morale ne peut pas tenir la route s’il n’y a pas un être qui nous dépasse infiniment, et qui nous dise ce qui est bien et ce qui est mal. Ce qu’il y a de plus négatif, c’est que l’athéisme est bâti, non sur le sens, mais sur le non-sens. Quand on raisonne, on s’aperçoit que nous avons le choix entre le mystère et l’absurde. Dieu existe, c’est un mystère. S’il n’existe pas, nous sommes dans l’absurde à partir du moment où nous ne savons alors pas qui nous sommes, d’où nous venons et où nous allons. Dans ce cadre-là, l’existence n’a pas de but en soi. Nous serions le produit du hasard, sans plus.

Peut-on vivre sans croire à quelque chose ?

En fait, tout le monde croit en quelque chose, c’est certain. Le problème, c’est de croire en quelque chose sur lequel on peut bâtir son existence et répondre aux questions essentielles qui se posent à l’homme. Quand on réfléchit froidement, on se rend compte qu’après la mort, il y a trois possibilités qui nous attendent. Ou il n’y a rien, ou c’est pire qu’ici-bas, ou c’est mieux. Inévitablement, nous allons tomber dans une de ces trois possibilités. La question de savoir si nous aurons une éternité dans le néant, dans quelque chose de pire ou de mieux, ne semble hélas pas préoccuper beaucoup de personnes. J’en suis étonné et chagriné. Et je trouve surprenant, quand on a des enfants, que l’on ne se demande pas si, ces êtres que nous avons pris la responsabilité de faire naître, nous les retrouverons ou pas. C’est quand même fondamental.

Et selon vous, la religion chrétienne apporte des réponses crédibles à ces questionnements ?

La religion chrétienne, et catholique en particulier, apporte bien des réponses convaincantes. Nous ne venons pas du néant, nous sommes issus d’un être qui est l’existence, la vie et la pensée, et nous allons vers lui. Le christianisme prend en compte les questions les plus pertinentes que peut se poser un être humain.

La foi n’est-elle pas quelque chose de purement irrationnel, comme les athées le disent ?

Je connais l’argument. D’abord, des actes de foi, nous en faisons quotidiennement. Quand on prend sa voiture, nous n’avons pas la preuve ou l’assurance que nous n’aurons pas d’accident. Quelque part, il y a un acte de foi. Tout le monde fait des actes de foi sans même s’en rendre compte. L’argument des athées, c’est de dire que ce n’est pas à moi, athée, de prouver que Dieu n’existe pas, mais bien à vous, croyants, de prouver qu’il existe. Cet argument peut paraître logique à certains, mais on peut le retourner : si vous me dites que cette voiture n’a pas de constructeur, est-ce à moi de prouver qu’elle en a un ?

Les athées disent souhaiter un dialogue, par exemple avec les chrétiens, mais ils ne sentent pas la même volonté chez les croyants…

Il n’y a pas de raison de refuser le dialogue mais dans quelle mesure est-ce utile s’il s’agit de se mettre d’accord sur le plus petit dénominateur commun ? Pour arriver à quoi ? La mission du chrétien, c’est de convertir, comme le Christ l’a demandé à ses apôtres.

Les athées disent que pour les croyants, quels qu’ils soient, ils incarnent le diable. C’est comme cela que vous le ressentez ?

Il faut faire la distinction entre les personnes et les idées. Il y a un abîme entre elles. Toute personne est respectable, quelles que soient ses convictions mais toute idée n’est pas respectable. L’athéisme ne l’est pas à mon sens. Si quelqu’un me dit que Paris est la capitale de l’Australie, je le respecte en tant que personne, mais son affirmation, je ne la respecte pas. Quand on se pose la question de savoir d’où vient l’univers, ce qu’il y avait au point de départ, on constate que toute existence provient d’une autre existence. La question est de savoir d’où provient la toute première des existences. Si on dit qu’elle ne vient de rien, c’est absurde, car du néant, rien ne peut naître. Si on croit que la vie vient d’une coïncidence de particules, qui manifestement ne pensaient pas, comme en arrive-t-on alors à un être qui a la conscience d’être ?