Ripostes

L’écriture inclusive se veut plus neutre et plus égalitaire, en se basant sur quelques conventions. Le point milieu permet d’accorder en genre et en nombre les noms de fonctions, les titres, etc. Exemples : "chroniqueur·euse", "chercheur·e", "président·e". La flexion permet de s’adresser aux hommes et aux femmes. Exemples: "elles et ils font", "toutes et tous". Enfin, les droits de l’Homme deviennent les droits Humains.

Pour cette rentrée, les éditions Hatier ont publié un manuel scolaire rédigé sur base de cette écriture dite "inclusive". Pour le philosophe Raphaël Enthoven, il s’agit d’une "agression de la syntaxe" (voir la vidéo ci-dessous). Entrons dans le débat: l'écriture inclusive permettrait-elle d'instaurer plus d'égalité entre les sexes?


Oui

Raphaël Haddad, fondateur de l’agence de communication Mots-Clés, auteur d’un manuel d’écriture inclusive.

" Nous nous représentons le réel par le biais d’une langue qui entretient la relégation du féminin par rapport au masculin. C’est quelque chose qu’il faut faire évoluer pour faire progresser l’égalité entre les femmes et les hommes. "


Vous avez vous-même publié un manuel d’écriture inclusive, accessible gratuitement sur le site Internet de votre agence de communication. Pourquoi ?

Nous sommes partis de l’idée suivante : il y a beaucoup d’initiatives qui ont été développées, en France mais aussi en Belgique, pour faire progresser l’égalité entre les femmes et les hommes. Ces initiatives, elles ont le potentiel pour faire changer les choses. Cependant, quand on analyse les statistiques, on se rend compte qu’il subsiste, par exemple, des différences salariales entre les femmes et les hommes qui ont le même poste, la même ancienneté et les mêmes compétences (NdlR : ces différences se situent autour de 9 % en Belgique). Et donc, nous nous sommes demandé pour quelles raisons ces inégalités continuaient d’exister. Voici notre clé de lecture : nous sommes baignés dans une langue qui est fondamentalement, farouchement, phallocentrique. Nous nous représentons le réel par le biais d’une langue qui entretient la relégation du féminin par rapport au masculin. Il ne faut donc pas s’étonner que cette relégation dans le langage produise des effets sociaux. L’invisibilisation du féminin dans le langage entraîne l’invisibilisation des femmes dans la société et, particulièrement, dans le monde du travail.

Dès lors, que proposez-vous ? D’utiliser le point milieu pour écrire "agriculteur•trice•s" ou encore "artisan•e•s" ?

On peut en effet recourir au point milieu, mais ce n’est pas la seule option. On peut aussi jongler avec deux autres formules. On peut user du féminin et du masculin par la flexion, en écrivant par exemple "celles et ceux", "chacune, chacun", etc. Et, enfin, on peut utiliser des mots qui s’écrivent pareillement au masculin et au féminin : artiste, cadre, architecte, journaliste… On a donc ces trois options-là, si on veut faire advenir l’égalité entre les hommes et les femmes.

L’usage du point milieu ne pénalise-t-il pas la lecture ?

Dire que c’est illisible, c’est faux. Une étude a démontré que la vitesse de lecture est à son niveau normal à partir de la deuxième occurrence. Quand on rencontre le point milieu la première fois, on se dit qu’il se passe un truc étrange et la deuxième fois on arrive parfaitement à le lire.

Dans une chronique pour "Europe 1", le philosophe Raphaël Enthoven s’est vivement exprimé en défaveur de l’écriture inclusive, concluant que "le désir d’égalité n’excuse pas le façonnage des consciences" (voir la vidéo ci-dessous). Que lui répondez-vous ?

De sa part, cette phrase de conclusion est invraisemblable. Bien sûr que le désir d’égalité justifie qu’on intervienne sur les représentations. L’histoire de l’humanité revient à s’extirper de l’état de nature et à façonner des idéaux, notamment celui de l’égalité. Cela passe par un travail sur les représentations du monde. C’est par les représentations qu’on fait advenir les questions éthiques. Ce qui est terrible ici, c’est que Raphaël Enthoven, pour le plaisir d’un bon mot, vient renier sa posture de philosophe. Il sait très bien que l’égalité, c’est un construit social, travaillé au fil des siècles. L’égalité, c’est toujours le fuit d’une déconstruction. C’est en se demandant quels sont les mécanismes inconscients, collectifs et informels qui produisent de l’inégalité, qu’on parvient finalement à comprendre pourquoi on est notamment loin d’atteindre une égalité salariale entre les femmes et les hommes. Et si l’on ne fait pas ce travail, on est voué à reproduire, à énoncer, un certain nombre - excusez-moi d’employer ce mot, mais je n’en vois pas d’autres - d’âneries.

Enfin, que pensez-vous du fait qu’un vif débat surgisse aujourd’hui sur la place publique suite à la publication, pour cette rentrée, d’un manuel scolaire rédigé sur base de règles plus égalitaires ?

C’est quelque chose de positif, c’est un débat important parce qu’on connaît l’attachement du monde francophone à la langue. Et c’est sain qu’il y ait un débat sur la volonté d’actualiser cette langue. A ce titre, j’aimerais souligner que la Belgique est un modèle à suivre. Beaucoup d’écoles et d’enseignants belges s’intéressent à l’écriture inclusive. Il y a moins de résistance qu’en France.


Non

Sadia Pamart, professeur de lettres, présidente de l’association "Sauvons l’école de la République", membre de la fédération du Nord du Parti socialiste.

" L’écriture inclusive est épouvantable, elle parasite la lecture et apporte de la confusion. Marquer la langue n’imposera pas l’égalité homme-femme dans les foyers et au travail, la bataille est ailleurs, dans l’éducation et l’instruction. "


Vous écrivez sur Twitter : "Prof de lettres, de Gauche&pour l’égalité homme/femme, cette écriture inclusive est épouvantable et confuse même pour des adultes." Pourquoi considérez-vous que l’écriture inclusive est "épouvantable" ?

La maison d’édition Hatier a publié un manuel scolaire pour l’école primaire qui utilise cette écriture. On lit par exemple : "grâce aux agriculteur.rices.s". Je suis interloquée par cette graphie qui apporte de la confusion. Cela parasite la lecture et demande une gymnastique de l’esprit importante. Pour un enfant âgé de huit ans, à qui est destiné ce manuel, ce n’est pas évident. Le point du milieu prête à confusion, c’est une orthographe complètement illuminée. En tant que professeur de lettres, je vois de nombreux parents réagir. Ils trouvent cette nouveauté aberrante et sont soulagés que leurs enfants n’aient plus huit ans.

Ne pensez-vous pas que la langue française doit évoluer ?

Je suis absolument pour la parité, mais dans ce cas, on écrit "grâce aux agricultrices et aux agriculteurs", c’est pertinent, plus clair et cela sauve l’égalité des sexes. Quand on est moderne, on ne doit pas ajouter des points parasites à une orthographe et grammaire françaises déjà difficiles. Dans une phrase, après un point, on met une majuscule ! Ce système crée de l’inégalité également. Un enfant accompagné par ses parents va finir par comprendre cette manière d’écrire mais ceux qui n’ont pas de soutien peuvent être perdus. Il y a même des adultes qui ont des difficultés à comprendre. C’est inadmissible d’adopter une telle écriture dans un manuel scolaire ! Je suis révoltée car l’enseignement de la langue française est déjà très compliqué. Imposer cela à des enfants de huit ans ne fait pas appel au bon sens.

L’écriture inclusive comprend aussi l’accord du verbe avec le sujet le plus proche. Par exemple : "Les garçons et les filles sont égales". Etes-vous favorable à cette règle ?

Pourquoi pas, je laisse le soin aux grammairiens de trancher. Mais, à mes yeux, cette règle ne durera pas. Pendant le gouvernement Hollande, il y a eu la volonté de supprimer le COD et de le remplacer par le prédicat. Dans le nouveau gouvernement Macron, le ministre de l’Enseignement Jean-Michel Blanquer souhaite finalement enlever la notion de prédicat pour reprendre le COD. J’approuve ! C’est une bonne chose, depuis des générations, on apprend la grammaire avec un COD, on ne peut pas tout balayer d’un revers de la main, même si je suis de gauche parce que la politique n’a rien à voir avec ce débat. Il faut revenir aux fondamentaux, c’est pourquoi cette écriture inclusive ne va pas tenir. Si on tient vraiment à atténuer le genre, il faudra beaucoup de temps.

Les défenseurs de l’écriture inclusive considèrent que la langue est le reflet de notre vision du monde et de la société. Ce système permettrait d’instaurer plus d’égalité entre les sexes. Qu’en pensez-vous ?

L’égalité ne se gagne pas avec la langue et l’écriture. Elle se conquiert dans les esprits, les comportements et les actions. Marquer la langue n’imposera pas l’égalité dans les foyers ou au travail, ce n’est qu’une confusion supplémentaire, la bataille est ailleurs, dans l’éducation et l’instruction. Sur les réseaux sociaux, cette écriture a suscité un tollé d’indignation. Les gens disent : "Cela devient absurde, la bataille pour l’égalité n’est pas là." Croyez-vous que l’homme va arrêter de considérer la femme comme inférieure grâce à une réforme de la langue ? Je ne pense pas. Les quotas suscitent les mêmes interrogations. Instaurer des quotas pour amener des femmes à des postes à responsabilité dans les conseils d’administration des grandes entreprises, c’est humiliant. Il faut lutter contre la domination masculine mais en s’appuyant sur les compétences, pas simplement en choisissant des femmes pour leur sexe ! Il y a une grande bataille à mener à ce sujet. L’écriture inclusive reflète le même problème, elle ne permettra pas d’instaurer l’égalité des sexes et de bouleverser les mentalités.