La voiture, responsable de l’immobilité en ville ?

Entretien : Jean-Paul Duchâteau Publié le - Mis à jour le

Ripostes

Oui. On manque de courage pour faire perdre des privilèges aux automobilistes. Il faut développer les transports publics et cela peut se faire avec des mesures comme le péage urbain. Jérôme MATAGNE, conseiller en mobilité à Inter- Environnement Bruxelles

La journée sans voiture a-t-elle une réelle utilité ? Qu’est-ce que cela change, le reste de l’année ?

En matière de mobilité, la journée sans voiture n’a aucun impact. C’est une grande kermesse, qui permet de sortir différemment mais qui ne va entraîner aucune attitude de mobilité différente ou positive.

Que faudrait-il faire pour améliorer la mobilité dans les grandes villes et à Bruxelles en particulier ?

Ce qu’il faut faire pour la mobilité à Bruxelles, c’est la repenser de manière homogène et globale. Et revenir sur certains privilèges acquis par la voiture ces cinquante dernières années. Pour rééquilibrer l’espace entre les usagers. Il faut reconstruire le partage de l’espace public. On voit quels efforts il faut faire pour récupérer un mètre carré dévolu aux automobilistes !

Donc, pour vous, la voiture est la principale responsable ?

Le principal responsable, ce sont les politiques de mobilité. Mais, effectivement, c’est la voiture qui empêche le développement des alternatives. L’automobiliste est de bonne foi. Mais les alternatives ne lui permettent pas de se déplacer convenablement et de façon sûre. Donc, forcément, pour les gens, la voiture reste souvent la meilleure solution personnelle.

Quelles alternatives voyez-vous ?

Il faut investir massivement dans des structures sûres pour les vélos. Il faut vraiment rendre une place plus confortable aux piétons. Il faut absolument développer les transports publics et cela peut se faire avec des mesures courageuses, comme le péage urbain qui permettrait rapidement de développer des budgets et d’inciter les gens à utiliser autre chose que leur voiture.

Est-ce un succès là où cela a été implanté, comme à Londres ?

Il est difficile de faire une généralité sur tous les endroits où cela a été mis en place. A Londres, le péage urbain est bien trop cher. C’est 12 euros pour entrer dans la ville. Je ne pense pas que ce soit un succès d’un point de vue social. Quand on parle d’un péage urbain, à Bruxelles, on envisage une redevance autour de 2 euros, soit l’équivalent du prix d’un trajet en transport en commun. Encore faut-il que les revenus tirés du péage soient investis dans les alternatives comme les transports en commun.

En matière de transports en commun, justement, le réseau est-il suffisamment efficace ?

Le réseau n’est pas assez performant parce que les transports en commun de surface sont encore bien trop souvent bloqués par les voitures privées. Et on est dans un cercle vicieux. Le tram est bloqué au feu rouge et on a tendance à prendre sa bagnole. Et tant qu’il y a des voitures plus confortables que les transports en commun, on ne prend pas ces derniers.

C’est un manque de volonté politique ?

Sans aucun doute. Et aussi un manque évident de collaboration entre les différents niveaux de pouvoir que sont les communes et les trois régions. On manque de courage pour faire perdre des privilèges aux automobilistes.

Non. A certains moments, il faut passer le relais à un autre mode de transport. Mais il ne faut pas renoncer à ce formidable produit qui nous permet un développement de valeurs comme la liberté individuelle. Joost Kaesemans, porte-parole de la Fédération belge de l'industrie automobile et du cycle (Febiac).

La journée sans voiture a-t-elle une réelle utilité ?

Oui, certainement. C’est une journée festive, où les gens se rencontrent. Mais on ne va pas dire que, ce jour-là, on trouve toutes les solutions aux problèmes de mobilité auxquels Bruxelles est confronté. D’ailleurs, on ne peut pas imaginer qu’une telle journée trouve sa place en semaine.

Quand on entend les organisateurs de cette journée, on pense que la voiture est devenue l’ennemi public n°1 en matière de mobilité. Votre réaction.

On le constate de plus en plus et c’est très dommage. C’est une erreur qu’on fait depuis tant d’années. On met toujours en concurrence les différents moyens de transport. C’est le transport en commun “contre” la voiture. C’est une dialectique qui n’a pas d’avenir. Si on veut vraiment améliorer la situation de la mobilité et des citoyens, il faut que les différents moyens de transport puissent se renforcer mutuellement. Et on n’emprunte pas cette voie-là, actuellement. Je fais, par exemple, référence à un slogan de la SNCB – “Un jour, vous allez oublier les routes” –, c’est crapuleux. Ce n’est pas comme cela que çà fonctionne. Il n’y a pas de transport en train sans qu’il y ait avant ou après la route.

Pour prendre le cas de Bruxelles, y a-t-il des situations précises pour lesquelles vous pourriez dire que la voiture est devenue la victime ?

Il y a plusieurs aspects qui nous font douter de la qualité du plan de mobilité qui est développé à Bruxelles. Tout d’abord, on n’a pas un plan commun mais autant de plans qu’il y a de communes. Celles-ci font à peu près ce qu’elles veulent en matière de places de parking, notamment. Pas question d’avancer si on n’a pas une approche uniforme de la mobilité sur Bruxelles. Ensuite, on voit que la voiture est toujours visée : on envisage la suppression de 20 000 places de parking, d’ici cinq ans, on coupe les grands axes, on coupe l’accès aux quartiers résidentiels. A proximité des grandes stations de métro, il n’y a pas moyen de garer sa voiture pendant toute la journée. Durée maximale, quatre heures. C’est aberrant.

Certains dénoncent le tout à la voiture...

On sait très bien, qu’en tant que secteur automobile, notre succès pendant de très longues années était de vendre plus et de construire plus de routes pour les accueillir. On réalise que, maintenant, et ce sera encore plus le cas dans l’avenir, à certains moments, il faut passer le relais à un autre mode de transport. Mais il ne faut pas renoncer pour autant à ce formidable produit qui nous permet un développement de notre société et de valeurs comme la liberté individuelle de choisir notre lieu où travailler et passer son temps libre. Actuellement, il n’y a pas de cohérence. On coupe ici, on ferme là-bas, on ouvre ailleurs. Rue de la Loi, il y a une magnifique piste cyclable, mais sur 700 mètres. Avant et après, c’est la jungle, débrouillez-vous ! C’est très clair qu’en matière de mobilité, on ne prend pas les choses au sérieux, ni pour les automobilistes ni pour les autres usagers.

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