Ripostes

Le parti de Benoît Lutgen vient de conclure, une nouvelle fois, une alliance avec le PS pour gouverner les Régions francophones. Cette attitude irrite certains électeurs qui ne retrouvent plus la ligne centriste officiellement affirmée par le CDH.


OUI

Gérard Deprez, député européen (MR), ancien président du PSC (1981-1996).

Le CDH est un parti qui incline systématiquement à gauche depuis maintenant dix ans. Ses alliances et ses orientations programmatiques l’attestent. Ce positionnement conduit à une érosion de plus en plus grave de son électorat. A terme, le parti ne sera plus attractif que pour des électeurs de cette sensibilité-là.


Certains électeurs du CDH reprochent à leur parti d’être devenu une formation de gauche. Est-ce le cas ?

Le PSC que j’ai connu n’était pas un parti de gauche. C’était un parti du centre avec un courant de centre gauche et un courant de centre droit. C’était un parti centriste dans le plein sens du terme. Aujourd’hui, le CDH est un parti qui incline systématiquement à gauche. J’en veux pour preuve le choix de la tête de liste pour les élections européennes. Alors que rien ne l’y obligeait, le président du CDH a pris le secrétaire général d’un syndicat, ce qui n’a pas de précédent dans l’histoire du courant que j’ai connu. Par ailleurs, lors de la dernière campagne électorale et dans ses choix stratégiques faits pour la Région wallonne, le CDH a clairement montré qu’il incline systématiquement à gauche.

Le parti incline à gauche parce qu’il s’accroche au PS ou parce que son programme est orienté à gauche ?

Il est évident que dans le choix de ses alliances et de son positionnement, le CDH penche de préférence à gauche depuis au moins dix ans. Prenons deux exemples dans son programme. Premièrement, le CDH a accompagné, tout en disant qu’il voulait le corriger, le décret Inscriptions. Ce décret, au lieu de favoriser la liberté des parents, organise un dispositif très complexe aux fins, soi-disant, de promouvoir une mixité sociale, mais dont le résultat le plus objectif est d’indiquer à l’opinion publique quels sont les établissements les plus élitistes dans lesquels il faut essayer d’entrer. Deuxièmement, le CDH n’a pas arrêté de discréditer la réforme fiscale proposée par le MR. Non seulement en disant qu’elle était trop coûteuse, mais aussi en faisant croire qu’elle allait systématiquement profiter aux plus nantis. Or, l’objectif de cette réforme était qu’elle profite aux revenus faibles et moyens.

N’est-ce pas une erreur stratégique d’incliner à gauche quand on sait que l’électeur de gauche préfère l’original à la copie ?

Le positionnement du CDH au centre gauche le fait entrer en concurrence directe non seulement avec le PS, mais aussi avec Ecolo. Auparavant, le PSC que j’ai dirigé était en concurrence directe avec le PRL de l’époque pour savoir qui était le deuxième parti francophone. Aujourd’hui, la seule alternative du CDH est de voir s’il est la troisième ou la quatrième formation en Région wallonne et à Bruxelles. Ce positionnement met le CDH dans une situation concurrentielle là où il y a déjà un certain encombrement. Ça signifie que les électeurs de centre droit n’arrêtent pas de le quitter. Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les résultats électoraux. Pascal Delwit affirme que le résultat du CDH à la Chambre est historiquement le plus mauvais jamais récolté par le courant centriste depuis la Seconde Guerre mondiale. Ce positionnement va aboutir à diminuer relativement la puissance électorale du CDH. De plus, compte tenu du fait qu’il ne restera que certaines catégories d’électeurs, il va se positionner de plus en plus à gauche. Il ne sera alors plus attractif que pour des électeurs de cette sensibilité-là. C’est peut-être désobligeant de le dire, mais à terme le CDH devient un PS bis.

Il y a pourtant eu des tentatives de rapprochement avec les libéraux au début des années 2000, ainsi que les négociations de l’Orange bleue en 2007. S’agit-il d’actes manqués ?

Ce sont des actes manqués. En 2002, alors que Joëlle Milquet était déjà présidente, j’ai pris l’initiative de susciter des rencontres informelles entre le PSC et le PRL-FDF-MCC présidé par Daniel Ducarme. Ces discussions n’ont abouti à rien et les responsabilités de cet échec sont assez partagées. Concernant l’Orange bleue, je pense que Joëlle Milquet a choisi de ne pas permettre cette formule parce qu’elle était dans une configuration dominée par des partis de centre droit et parce qu’elle ne croyait pas que l’Orange bleue, qui n’avait pas les deux tiers, puisse réaliser le programme institutionnel proposé par le CD&V et la N-VA.

L’érosion de l’électorat du CDH est-elle inéluctable ?

C’est ma conviction. Tous les analystes politiques le disent : il est essentiel pour une formation comme le CDH de rester au pouvoir sous peine de se dissoudre progressivement. Or, malgré sa présence à tous les niveaux de pouvoir, le processus d’affaiblissement du CDH continue de manière systématique.


NON

Charles-Ferdinand Nothomb, ancien président du PSC (1972-1979 et 1996-1998)

Certainement pas. Ni dans les programmes, ni dans les personnes qui les incarnent. Nous sommes centristes, point. C’est ce qui a permis à la famille chrétienne d’assurer l’équilibre en Belgique entre 1945 et le début du XXIe siècle. Il est cependant évident que lorsque le partenaire est à gauche, il tire la couverture vers lui et, comme on n’est pas le plus fort, on ne peut pas imposer toutes ses vues.

Certains électeurs du CDH reprochent à leur parti d’être devenu de gauche, un sentiment qu’ils disent renforcé en raison de la nouvelle alliance signée avec le PS dans les Régions wallonne et bruxelloise. Comprenez-vous ce reproche ?

Je peux comprendre ce reproche de la part de ceux qui n’aiment pas l’alliance avec les socialistes, et qui sont renforcés par la durée de cette alliance, alors que la tradition centriste du PSC, et aussi du CVP à l’époque, était de pratiquer l’alternance. Cela permettait d’aller tout droit en donnant successivement un coup à gauche, et un coup à droite.

Personnellement, comme ancien président du PSC, partagez-vous ce sentiment ?

Ce sont les apparences, et selon moi, c’est le contenu qu’il faut regarder. Le programme électoral du CDH me paraît en effet très centriste et équilibré. Il est évident que lorsqu’on a un programme centriste et que le partenaire est à gauche, il tire la couverture vers lui et, comme on n’est pas le plus fort, on ne peut pas imposer ses vues. Le même reproche serait fait par d’autres si le CDH avait décidé de s’allier avec le MR.

Et donc, si je vous entends bien, le CDH n’est pas devenu un parti plus à gauche que ne l’était le PSC ?

Certainement pas. Ni dans les programmes formulés, ni dans les personnes qui les incarnent. C’est un problème de stratégie politique. C’est ce qui a permis à la famille chrétienne d’assurer l’équilibre en Belgique entre 1945 et le début du XXIe siècle.

Si on parle de stratégie électorale, n’est-ce pas une erreur de la part du CDH de faire alliance à gauche, ce qui ne lui rapportera pas d’électeurs, ces derniers préférant l’original à la copie, alors qu’une alliance à droite permettrait peut-être au CDH de récupérer des voix parties au MR ?

Ne confondons pas le programme et les alliances qui suivent. Le programme du gouvernement wallon, ces dernières législatures, est évidemment teinté de socialisme, mais le centrisme est aussi dans la palette des couleurs. Dans une coalition plus à gauche, le programme du CDH est de rétablir l’équilibre vers le centre, en soutenant davantage l’initiative individuelle, la liberté, l’autonomie. Si la coalition s’orientait davantage vers la droite, il devrait soutenir la solidarité, le souci des plus pauvres et les grands équilibres de la société. La force du CDH, c’est de rester strictement au centre, pour le bien général, mais je reconnais qu’il est difficile d’en convaincre une partie des électeurs.

En 2007, Joëlle Milquet, alors présidente du CDH, a fait avorter la tentative de coalition "Orange bleue" (chrétiens et libéraux) et a ramené le PS de Di Rupo au gouvernement fédéral.

Il y avait bien sûr à l’époque une problématique gauche-droite, mais surtout des aspects communautaires. La tension se portait beaucoup sur la périphérie de Bruxelles. Ce dont on peut discuter, c’est la priorité donnée alors à cette préoccupation communautaire, mais il faut bien se souvenir du climat de l’époque.

Certains observateurs disent que le CDH, et le PSC avant lui, ont toujours été un parti dont le seul objectif est la participation au pouvoir, avec qui que ce soit. Le constat n’est-il pas juste ?

La place du PSC-CDH est au gouvernement, parce que, par nature, nous sommes un parti centriste, donc de compromis. Du temps où j’étais aux affaires, j’ai constaté que c’était le CVP qui imposait toujours la famille socialiste au gouvernement, non pas pour des raisons idéologiques mais bien communautaires, parce qu’elle était nécessaire pour obtenir la majorité des deux tiers indispensable pour un changement de la Constitution vers plus d’autonomie des Régions.

Le CDH vient de faire le plus mauvais score de la famille chrétienne francophone depuis la fin de la guerre; dans un système qui se bipolarise, n’est-il pas condamné sinon à disparaître, en tout cas à devenir marginal ?

Quand je suis arrivé à la tête du PSC, en 1972, notre parti avait perdu les élections pendant 16 ans. Et en un coup de rein - idéologie, rajeunissement, pragmatisme - on a gagné d’abord un peu et puis beaucoup. Et on a atteint 25 % de l’électorat francophone. Ce peut être la même chose pour le CDH. Alors, un coup de rein, et ça peut repartir !