Le Pen: vote de rejet ou vote de conviction?

Entretien : M.Bs / T.Bo. Publié le - Mis à jour le

Ripostes

A côté des anciens, fidèles au Front National, une population jeune qui proteste contre les inégalités sociales s'est fait piéger par les trompe-l’œil de Marine Lepen. Ces électeurs n'ont pas voté pour le FN, mais contre Sarkozy.

Environ 18 % de suffrages pour Marine Le Pen lors du premier tour des présidentielles en France : pourquoi ce succès selon vous?

Manuel ABRAMOWICZ: Il se résume pour moi en une phrase : c’est l’échec de la copie et la victoire de l’original. Nicolas Sarkozy a repris ses thèmes de campagne de 2007 qui étaient des thèmes du Front national et qui lui avaient assuré le report de voix des électeurs de ce parti. Les thèmes du Front national, c’est "le triple i": immigration, islamisme et insécurité. Et, donc, Sarkozy a investi ces sujets (dans une campagne digne de la propagande électorale de la droite populiste la plus extrême), il a fait des promesses mais lui et son gouvernement n’ont engrangé aucun résultat. Les Français vivent plus mal aujourd’hui qu’en 2007. Cette fois-ci, il a donc perdu. Et c’est l’échec de tous les apprentis sorciers, intellectuels néoconservateurs, qui affirment que, pour battre l’extrême droite, il faut récupérer les territoires qu’elle occupe et répondre aux questions que pose son électorat. Le résultat de Marine Le Pen est basé sur la construction d’une véritable force d’opposition face à l’échec manifeste de la politique du président et de son gouvernement.

Faut-il parler d’un vote d’opinion ou d’un vote de protestation?

Manuel ABRAMOWICZ:Les deux. Parmi ceux qui votent pour le Front national, il y a d’abord des personnes âgées de plus de 65 ans fidèles au Front national. On les trouve dans les campagnes, dans des lieux désertés par les pouvoirs publics ou dans des zones sinistrées du point de vue économique. Ils sont protestataires et conservateurs. Pour eux, c’était mieux avant. Et puis, il y a les jeunes. Ceux-là ont voté pour protester, non pas contre l’immigration et l’insécurité, mais contre les inégalités sociales. Même s’ils sont tombés dans le piège des trompe-l’oeil de Marine Le Pen et de la séduction de ses slogans, ils n’ont pas vraiment voté pour elle, mais plutôt contre Sarkozy qui représente la France des injustices. S’ils avaient lu les propositions d’un Jean-Luc Mélenchon, on peut considérer qu’ils auraient très bien pu voter pour lui. Autrement dit, on ne peut pas dire que tous les électeurs qui ont voté pour le FN en France se situent forcément du côté droit de l’axe politique droite-gauche.

Comment inscrire les résultats français dans le paysage européen? Globalement, une nouvelle droite est-elle en train de naître?

Manuel ABRAMOWICZ:Oui, la droite radicale émerge dans plusieurs pays. Et elle est constituée à la fois de l’extrême droite traditionnelle issue du fascisme et du nazisme, et de la nouvelle droite nationale populaire (PVV en Hollande, Parti du progrès au Danemark ) qui, elle, n’a pas ces racines nazies ou racistes. La montée de cette droite radicale peut s’expliquer par l’échec des politiques ultralibérales de l’Europe appliquées par les différents gouvernements, la politique d’austérité par exemple.

Est-on en train de casser le cordon sanitaire en utilisant de moins en moins les mots “extrême droite” pour rendre ce courant politiquement plus correct?

Manuel ABRAMOWICZ:L’extrême droite elle-même a toujours imposé un nouveau vocabulaire pour éviter d’être stigmatisée et, c’est vrai, pour briser le cordon sanitaire qui l’isole dans le paysage politique. C’est ce qu’on appelle la dédiabolisation du Front national. D’ailleurs il changera certainement de nom dans les semaines qui viennent parce que "Front national" reste synonyme de nazisme, fascisme, racisme, etc, et qu’il veut ratisser plus large. Mais, derrière, il reste autoritariste, dirigiste, pour le contrôle sur les libertés, avec juste un zeste de modernité.


A tort ou à raison, une part des Français s'estime menacé dans son identité, dans son droit de rester maître sur son sol. Dans toute l'Europe, sur le reflux du socialisme et du libéralisme, apparaît le nationalisme, la politique de l'avenir.

Pourquoi 6,4 millions de Français ont-il voté pour Marine le Pen?

Robert REDEKER: Aux résultats finaux, Marine Le Pen a engrangé plus de 6 millions de voix. Cela fait grosso modo 10 % de la population totale du pays, enfants et étrangers compris. Compte tenu de la radicalité et du volontarisme du discours véhiculé par la présidente du Front National, ce chiffre constitue en soi un événement historique. Témoignant d’un mouvement de fond dans la société française, il est le point de départ d’une aventure dont il n’est pas exclu qu’elle conduise un jour ou l’autre Marine Le Pen à l’Elysée. A tort ou à raison, une partie croissante des Français s’estime menacée dans son identité, dans son droit de rester maître sur son propre sol. C’est l’argumentation de Renaud Camus - cet écrivain que la classe culturelle voudrait réduire au silence - qui exprime le mieux ce sentiment en expliquant que nous assistons en France à un "grand remplacement", à la substitution d’un peuple à un autre. C’est ce sentiment, éprouvé confusément par la masse et porté au clair par Renaud Camus, qui rend compte plus que toute autre explication (par exemple la crise économique) du phénomène Le Pen.

Assiste-t-on à un passage? D’un vote rejet à un vote de conviction, de l'étymologie “extrême-droite” à “droite nationaliste”?

Robert REDEKER: Ce vote est un vote d’affirmation plus qu’un vote de rejet. Les rejets qu’il comporte - de l’immigration, de l’euro - sont des conséquences de l’affirmation de soi. De cette façon ce vote porte un vrai projet : voilà ce que nous sommes, voilà ce que nous voulons continuer à être. Il est important de dire que dans l’espace politique français, Madame Le Pen est la seule avec, dans une moindre mesure Monsieur Mélanchon, à avoir un projet politique d’envergure visant la construction d’un certain type de société. Il est courant de dire que la politique s’est étiolée au profit de la gestion, que le gouvernement s’est dissout dans la gouvernance parce qu’il faut se soumettre aux réalités économiques. Cette description ne vaut pas pour Marine Le Pen. Quand on lui dit, "c’est impossible, du fait des accords internationaux, de la finance, des agences de notation", elle répond "nous le ferons". Ses électeurs croient en la liberté d’agir. Ce vote est donc une double affirmation : du peuple et de la nation français, d’une part, et de la volonté politique d’autre part. L’étiquette "extrême-droite" est trop commode. Le vibrant discours prononcé par Marine Le Pen au soir du 22 avril, avec son appel à la nation, à la patrie, à la souveraineté populaire, aurait pu être tenu aussi bien par des révolutionnaires des années 1793 que par des républicains radicaux-socialistes de la IIIème République, voire par Jules Ferry. Issue de la Révolution, la nation est originellement une valeur de gauche, et le nationalisme a été partagée par la gauche jusqu’aux années 70. Il y a dans la rhétorique de Madame Le Pen un écho de Valmy, une réplique de la colère des sans-culottes. Les réflexes idéologiques font que dès qu’on entend le mot "nation", on classe à l’extrême-droite et l’on pointe un doigt accusateur.

Ces votes s’inscrivent-ils dans la montée des droites nationalistes en Hongrie, Italie ou Pays-Bas? A quoi attribuer cette tendance?

Robert REDEKER: Tous ces pays ont des histoires différentes. En France, la montée du FN est liée au désintérêt pour le peuple manifesté par les partis de gauche. Ceux-ci ont substitué le sociétal (l’exaltation des valeurs "bobo") au social (les conditions de vie de la grande masse). Ils se sont plus intéressés aux immigrés qu’aux ouvriers et employés de souche européenne. Plus généralement, dans toute l’Europe, sur le reflux du socialisme et du libéralisme, apparaît une couche plus ancienne, populaire, un roc sous le sable des idéologies, le nationalisme. Ces mouvements obligent à établir un constat, qui peut inquiéter: le nationalisme, qui est à la fois un sentiment et une idée, est la politique de l’avenir.

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