"Le pouvoir judiciaire est un troisième pouvoir"

Entretien : J-P. Du. Publié le - Mis à jour le

Ripostes

La justice belge se retrouve-t-elle dans de sales draps aujourd’hui ?

Il y a de la part de nos gouvernants une mauvaise méthode de travail. On repousse les problèmes jusqu’à la dernière limite. Et puis, alors, on doit travailler dans l’urgence. C’est une méthode de travail qui est complètement opposée à notre façon à nous, les juges, de travailler. On nous présente un dossier, on a des expertises, des témoignages, et puis nous prenons un certain temps pour juger et motiver nos décisions. Le politique ne fait pas comme cela. Il travaille toujours à courte vue. Il n’a pas de projet pour le long terme, et alors on s’étonne qu’il soit dépassé par les évènements.

Y a-t-il à ce propos un problème spécifique avec l’actuelle ministre de la Justice, qui laisse traîner les problèmes parfois jusqu’au pourrissement ?

Mme Turtelboom est ministre de la Justice. Elle n’est pas juriste, ce qui doit lui poser un problème. Elle devrait travailler un peu plus les dossiers. Mais j’espère qu’elle est bien entourée…

Tout est-il une question de moyens, comme on l’entend souvent ? Que faudrait-il faire pour régler les problèmes en cours sans argent en plus ? Cela, c’est une question à cent millions d’euros ! C’est la quadrature du cercle. Sans doute faudrait-il prendre moins de projets ambitieux et commencer progressivement à les régler, sans s’en mettre d’autres sur le dos. Prenons le cas de la loi Salduz : on établit une pratique, et puis après, on se rend compte qu’on ne peut plus suivre à cause du manque d’argent. Il y a un manque de réflexion.

Certains affirment qu’il y a un certain corporatisme, voire un corporatisme certain, dans les métiers de justice. Que répondez-vous ? Non, je ne pense pas. Le pouvoir judiciaire est un troisième pouvoir. Depuis Montesquieu, la question ne s’est plus présentée avec autant d’acuité. Les trois pouvoirs, et leur séparation, sont un équilibre. Le judiciaire a cependant du mal à se faire entendre des pouvoirs législatif et exécutif. Nous lançons un cri d’alarme : attention à la séparation des pouvoirs ! L’équilibre est en train de se rompre puisque, avec notamment le manque de moyens, le pouvoir judiciaire ne sera peut-être plus à même d’exercer son contrôle sur les deux autres pouvoirs. Plus grave : il ne sera peut-être plus à même de protéger les citoyens comme ils devraient l’être. Ce n’est donc pas du corporatisme ni de la prétention.<

Après l’affaire Dutroux, il y a eu un certain nombre d’avancées. Sont-elles encore sensibles ou se sont-elles effilochées avec le temps ?

Le principal enseignement, c’est le droit des victimes. C’est cela qui est apparu en numéro un. Et c’est bien entré dans les mœurs. Tout le monde y adhère. En revanche, ce qui ne va pas, c’est le rôle du Conseil supérieur de la Justice qui n’est plus prépondérant. Cela m’inquiète. Il y a une multitude d’institutions qui sont venues autour du conseil supérieur dont les politiques prennent de plus en plus l’avis : commission de modernisation de l’ordre judiciaire, conférence des chefs de corps, collège des procureurs généraux, conseil consultatif de la magistrature, etc. L’autorité qui aurait dû rester au Conseil supérieur de la justice est en train d’être menacée.

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