Ripostes

En 2016, les chercheurs Edward Dutton et Richard Lynn ont publié une étude sur le QI. Passée inaperçue à l'époque, elle ressort en ce début d'année 2017. Les résultats montrent une baisse de plusieurs points du quotient intellectuel. Inquiétant?


Oui

Axel Cleeremans, professeur de psychologie cognitive à l'ULB
& directeur de recherches au F.R.S.-FNRS

" La moyenne des résultats actuels aux tests de quotient intellectuel pose question. En Europe, elle a tendance à stagner, voire à diminuer. Tandis que dans certains pays d’Asie, elle continue d’évoluer ."


Plusieurs études récentes montrent qu’en Occident, le quotient intellectuel moyen a tendance à reculer. Depuis quand notre QI diminue-t-il ?

Cela fait plusieurs dizaines d’années. Il faut remarquer que le recul généralisé du QI moyen répond à une très faible diminution des scores obtenus aux tests, une diminution de trois ou quatre points. On est largement en dessous d’un écart type - qui est de quinze points. En fait, ce qui pose question, c’est qu’à tout le moins, le QI moyen stagne. Jusqu’ici, il avait tendance à s’élever dans nos sociétés au fil des générations. C’est ce qu’on appelle "l’effet Flynn", du nom du professeur, James Flynn, qui a enregistré cette croissance continue en 1987. Seulement, voilà, il semble que cette tendance s’estompe, voire s’inverse. Au point que dernièrement, James Flynn a pu déclarer, comme on peut le lire dans un article du "Monde" : " Nos enfants sont plus bêtes que nous et les leurs risquent bien d’être encore plus stupides. "

Si depuis un siècle, notre quotient intellectuel avait tendance à toujours s’élever dans nos sociétés, comment cela se fait-il que le score de cent aux tests de QI ait continué à correspondre au QI moyen ?

Les tests de QI sont conçus pour que le score reflète la position qu’on occupe dans l’échantillon représentatif de la population qui a le même âge que vous. Quand on conçoit un test de QI, on le "norme", et on le stratifie par tranche d’âge. Puis, on effectue une phase test pendant laquelle on observe la distribution des scores. Enfin, on essaie de la normaliser, et de manière conventionnelle on dit que la moyenne doit correspondre exactement à un score de cent. Dans la pratique, cela veut dire que compte tenu de l’effet "Flynn", si on utilise un même test pendant une dizaine d’années, on devrait observer une augmentation progressive des scores obtenus. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’on revoit régulièrement les tests de QI de sorte que la moyenne reste équivalente à un score de 100. Ainsi, si on proposait les tests qui sont donnés aujourd’hui à une personne d’une intelligence moyenne vivant en 1950, elle obtiendrait un score autour de quatre-vingt et non cent. Au contraire, si nous répondions à un test d’antan, notre score serait relativement élevé.

Doit-on s’inquiéter qu’en Occident le QI moyen n’évolue plus ?

Disons que cela pose fortement question. D’autant plus que cela fait ressortir les différences nationales. On constate que dans différents pays d’Asie, où la société accorde une importance énorme à l’éducation - au point que les enfants suivent pratiquement tous un cursus extrascolaire - les jeunes continuent de faire progresser le QI moyen. On transforme les élèves en véritable machine, et je ne serais même pas étonné que dans un certain nombre de cas, on les entraîne spécifiquement à performer aux tests d’intelligence. Ce n’est pas le cas chez nous, en Europe ou aux Etats-Unis. Certes, il y a des différences socio-culturelles qui émergent : dans les milieux les plus aisés, les parents restent très préoccupés par la scolarité de leurs enfants. Mais, en général, le niveau d’éducation semble tout de même se tasser… Quand vous regardez les résultats aux tests du Programme international de l’OCDE pour le suivi des acquis des élèves (Pisa), les jeunes Belges se défendent mal. Surtout pour la partie francophone du pays.

A quoi tient l’évolution de l’intelligence ?

Si le QI moyen a fort évolué au sortir de la Seconde Guerre mondiale et dans les années soixante, c’est sans doute notamment dû à des facteurs liés à la nutrition, à la santé des gens, à leur alimentation (davantage de vitamines, d’iodes, des aliments dépourvus de pesticides, de perturbateurs endocriniens et compagnie…) mais aussi à des facteurs sociologiques : le niveau d’éducation, y compris une scolarité plus performante, le fait d’être davantage confronté aux médias… Ceci dit, l’intelligence dépend de nombreux facteurs qui interagissent entre eux d’une manière qu’on ne comprend pas encore complètement : des facteurs génétiques, épigénétiques, socio-culturels, et environnementaux. Je tiens aussi à préciser qu’il y a des débats autour de la pertinence des tests de QI, qui ne prennent par exemple pas en compte l’intelligence émotionnelle.



Non

Jacques Grégoire, psychologue, professeur à l'Université catholique de Louvain,
vice recteur du "Secteur des sciences humaines"

" L’interprétation de cette étude est alarmiste. Dire qu’il y a une régression du quotient intellectuel dans les pays occidentaux me paraît exagéré d’autant que les dernières données prouvent le contraire. "


En 2016, Edward Dutton (Université d’Oulu, Finlande) et Richard Lynn (Université d’Ulster, Irlande du Nord) ont publié une étude dont les résultats montrent une baisse du quotient intellectuel dans les pays occidentaux. Qu’en pensez-vous ?

L’étude pose problème parce qu’elle est en contradiction avec de nombreuses données empiriques récentes qui vont dans le sens inverse. Il y a trop de spéculations. Je ne remets pas en cause la majorité des données mais leur interprétation pour laquelle je suis plus que sceptique. Edward Dutton et Richard Lynn ont des idées très à droite et ne s’en cachent pas, notamment en termes d’impact de l’immigration. Leur interprétation est biaisée et on retrouve dans cette étude des relents d’eugénisme. Ils justifient leurs résultats, en France par exemple, par l’immigration.

Nous ne sommes donc pas moins intelligents que nos parents ?

Quand on regarde les données récentes notamment des tests pour enfants de 6 à 16 ans réétalonnés aux Etats-Unis et en France dont on vient de publier les résultats en octobre 2016, on constate soit une légère stagnation soit un gain. Cela va tout à fait en sens inverse des conclusions de l’étude de Dutton et Lynn. Si des données de tests réalisés pendant les services militaires dans les pays scandinaves montrent parfois une certaine stagnation, on ne peut pas dire que ce soit une tendance générale.

Il n’y a pas de raison de s’inquiéter des résultats de l’étude ?

Non, c’est de l’alarmisme. Les données de l’effet Flynn qui part du principe qu’il y a une augmentation des capacités intellectuelles en général sont prouvées dans le monde entier. Dire qu’il y a une régression du quotient intellectuel dans les pays occidentaux me paraît tout à fait exagéré. Certains mettent en avant des facteurs comme la pollution, la natalité ou l’immigration mais cela n’est pas avéré. Il est certain que dans les familles plus petites, les parents ont plus de temps à consacrer à chaque enfant et cela stimule le développement mais il y a beaucoup d’autres facteurs qui entrent en jeu, y compris dans les grandes familles. J’ai récemment publié un article sur l’effet Flynn aux Etats-Unis et on remarque que le gain en termes de quotient intellectuel est important ces dernières années. Or, la population américaine est constituée de nombreuses personnes issues de l’immigration.

Quels sont les facteurs qui favorisent un gain de QI ?

L’évolution du quotient intellectuel est due à une amélioration du système éducatif, de la santé physique, de la qualité de l’alimentation, de l’exposition aux médias et de nombreux autres facteurs. La tendance générale est à la hausse.

Le test de QI en tant que tel a-t-il encore un sens ? Peut-il vraiment mesurer tous les aspects de l’intelligence ?

Il y a différents types de tests, aujourd’hui, ils sont très variés. Avec les plus récents, on teste cinq grandes facettes de l’intelligence. Bien sûr, on ne teste pas toute l’intelligence mais ce sont des outils performants pour essayer de comprendre l’intelligence, on parvient à avoir de bonnes estimations. C’est comme un filet dans lequel il y a des trous mais avec lequel on peut quand même pêcher beaucoup de choses.

Certains observateurs avancent que la mémoire s’est externalisée avec la génération Google. On aurait perdu certaines compétences…

Pour moi ce sont des spéculations, les explications sont déficitaires. On pourrait expliquer des résultats de stagnation de la même manière que les performances sportives. Quand on regarde les résultats aux Jeux olympiques, on se rend compte que les gains ont été très importants au début des Jeux mais aujourd’hui, les gains deviennent de plus en plus faibles. A un moment, comme on dit dans le domaine boursier, les arbres ne grimpent pas jusqu’au ciel. Pour le quotient intellectuel, c’est la même chose, nous ne sommes pas moins intelligents aujourd’hui qu’avant.


L’humanité et les plafonds de verre

Taille. "L’évolution montre des progrès importants puis un ralentissement , explique Jacques Grégoire, de l’UCL. Grâce à l’amélioration des conditions bio-environnementales comme la disparition de maladies infantiles et l’alimentation, les gens deviennent plus grands. Mais malgré les conditions optimales, l’évolution stagne. Les Néerlandais ne vont pas atteindre 3 mètres ! Jusqu’où peut-on grandir ?" L’humain n’a jamais autant grandi qu’au XXe siècle : en cent ans, les hommes en Iran ont gagné 17 cm, les femmes sud-coréennes, 20 cm, selon des données publiées dans la revue "Life". Mais les études récentes montrent une stagnation de la taille depuis une vingtaine d’années.

Longévité. Le record de longévité détenu depuis 1997 par la Française Jeanne Calment, décédée à l’âge de 122 ans, va-t-il être battu ? Une étude controversée parue dans la revue "Nature" estime que l’âge maximal se situe autour de 115 ans et la probabilité de dépasser l’âge de 125 ans est très faible.

Performances sportives. En l’espace de cent ans, la quasi-totalité des records sportifs ont été littéralement pulvérisés grâce aux techniques d’entraînement et aux sélections morphologiques (les coureurs de fond sont légers, les basketteurs sont grands…). Mais, aujourd’hui, des chercheurs estiment que les performances stagnent et seul le recours aux nouvelles technologies pourrait permettre de dépasser les limites.


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