Ripostes

Des milliers de magasins seront ouverts, en Belgique le dimanche 5 octobre, dans le cadre du Sunday shopday. Beaucoup de questions, derrière cette journée consacrée au shopping, sur nos rythmes de vie, la compétitivité de nos commerces, notre protection sociale. Dossier sensible.

OUI

Il faut bien comprendre que le commerce de 2024 ne sera plus celui de 2014. Il faut s’adapter car la concurrence de l’e-commerce qui permet à tous de faire ses achats 24 heures sur 24 est rude, ainsi que la concurrence de l’étranger où nos règles salariales ne sont pas en vigueur, notamment en termes de primes du dimanche. Alors doit-on souffler un jour par semaine ? La question n’est déjà plus d’actualité.

Dominique Michel, Administrateur-délégué de Comeos (fédération du commerce et des services).

Qu’est-ce que le Sunday shopday ?

La loi autorise les commerces à ouvrir six dimanches par an (sauf ceux qui ont une dérogation leur permettant de dépasser ce quota). L’idée est que tout le monde choisisse un dimanche commun pour maximiser l’impact de l’opération (nous en sommes à 2 700 magasins participants). Et la plupart des grandes villes s’associent à l’opération en organisant des activités connexes (des jeux,…)

Cela signifie-t-il que tout le monde est favorable à l’ouverture dominicale des magasins ?

Liège, Namur, Gand, Anvers,… On a en tout cas rencontré beaucoup de motivation, sauf à Bruxelles. Là, par contre, abonnés absents. Là où le Meir d’Anvers, grand concurrent de la rue Neuve à Bruxelles, a sauté des deux pieds joints sur l’occasion, la capitale a freiné…

Quel message entendez-vous faire passer ?

Montrer les avantages de l’ouverture des commerces le dimanche. Le premier, c’est la dynamisation des quartiers. Ce qui est bon pour les magasins est positif pour les villes aussi.

Tous les commerçants sont-ils du même avis ?

Il y a différentes tendances mais il ne faut pas opposer de façon artificielle le petit indépendant et la grande chaîne. Les oppositions sont plutôt perceptibles entre les différents secteurs. D’abord, vous avez des secteurs où les marges sont assez faibles. C’est le cas de l’alimentaire par exemple, avec des marges autour de 2 %. Là, la question est de savoir, si vous ouvrez le dimanche, combien vous allez devoir payer votre collaborateur. Il faut savoir qu’on est dans des schémas qui peuvent aller de 150 à 300 % du salaire pour une prestation du dimanche. Donc, si vous êtes une chaîne à faibles marges, il n’est pas rentable pour vous d’ouvrir vos portes en devant payer vos gens de façon extravagante. Dans le même ordre d’idées, l’augmentation des volumes sur le plan alimentaire risque de ne pas être gigantesque si vous ouvrez le dimanche. Les familles ont besoin d’une certaine quantité d’aliments. Ce n’est pas parce que vous ouvrez le dimanche que vous vendrez plus. Par contre, vous avez plus d’achats d’impulsion dans les secteurs non alimentaires (où par ailleurs, les marges sont supérieures). Exemple avec le secteur de la mode : si vous ne deviez acheter que ce dont vous avez besoin, tous les magasins de vêtements feraient faillite ! Troisième élément de différenciation : vous avez des chaînes qui travaillent avec des franchisés (indépendants) qui ne sont pas soumis aux mêmes règles en matière de salaires.

Comeos a-t-elle des revendications en la matière ?

Le premier problème, c’est le coût salarial le dimanche. Le système actuel met clairement un frein aux possibilités d’ouverture. Or, le commerce évolue ainsi que les consommateurs. Les tendances lourdes sur les dix dernières années sont une demande des consommateurs d’avoir des heures d’ouverture plus larges. Nous ne sommes pas favorables à une ouverture des magasins tous les dimanches dans tout le pays. Mais il faut bien comprendre que le commerce de 2024 ne sera plus celui de 2014. D’autant que la concurrence de l’e-commerce qui permet à tous de faire ses achats 24 heures sur 24 est rude. Nous demandons clairement de pouvoir moderniser le marché du travail et la façon dont on peut y opérer. Rien de radical et brutal, mais qu’on puisse faire des aménagements progressifs. Car contrairement à ce qui se passait il y a dix ou vingt ans, nous ne sommes plus dans un système protégé. Le commerce est complètement ouvert à la concurrence de l’étranger. On ne peut donc plus raisonner strictement à l’intérieur de nos frontières. Tout ce qu’on fait et qui améliore la condition des travailleurs en Belgique ne peut pas nous mettre en porte-à-faux avec ce qui se fait dans les pays voisins.

Le repos dominical est donc une notion complètement périmée ?

La plupart de ceux qui travaillent le dimanche le font sur base volontaire et je vous assure qu’il y a beaucoup de candidats ! La question de savoir si la société doit respirer un jour par semaine est dépassée, elle ne le fait déjà plus…

Entretien : Monique Baus

© Frédéric Sablon

NON

La législation actuelle concernant le repos dominical est déjà assez souple. Ce n’est pas un besoin pour les consommateurs et les commerçants indépendants de proximité, qui travaillent déjà beaucoup, ont droit à une vie privée. C’est une question de choix de société. N’oublions pas que l’ouverture des commerces le dimanche aura aussi un coût pour les commerçants et pour les consommateurs.

Christine lhoste,  Secrétaire générale de l’Union des classes moyennes (UCM).

Pourquoi est-il à nouveau question de l’ouverture dominicale des commerces ?

On entend dire que la révision de la loi sur les ouvertures dominicales sera discutée par les négociateurs de la “suédoise” comme ça avait été le cas sous le gouvernement Verhofstadt voici plusieurs années. Cette orientation ne correspond pas aux attentes des commerçants. La loi actuelle est déjà relativement flexible. Elle permet de travailler 6 dimanches par an en plus des 15 jours ouvrables que les communes peuvent autoriser et qui sont souvent utilisés pendant les périodes de fêtes. En pratique, ça représente une vingtaine de dimanches, soit quasiment la moitié de l’année. Les commerçants ont besoin du repos du dimanche et d’avoir une vie familiale et sociale. Ils ouvrent déjà 6 jours sur 7 de 10 h à 18 h, sans compter la comptabilité, la gestion des stocks et les commandes. Remettre en cause le repos dominical, ce n’est pas bon. C’est une question de société. Quelle société voulons-nous ? Je ne pense pas que les consommateurs ont besoin que tous les petits commerçants soient ouverts le dimanche.

D’autres estiment que les clients sont demandeurs pour des questions de disponibilité qui n’existent pas ou peu pendant la semaine. Que leur répondez-vous ?

La plupart des commerçants sont ouverts 6 jours sur 7 jusqu’à 18 h. Il existe aussi des solutions de dépannage avec certaines grandes surfaces ouvertes le dimanche ou des magasins qui recourent aux dérogations existantes. Il n’y a pas de besoin supplémentaire dans le chef des consommateurs d’avoir davantage de commerces ouverts le dimanche. Il faut voir la problématique dans son ensemble. On ne peut pas comparer le petit commerçant de proximité, dont la vocation est de privilégier le relationnel et qui offre un certain type de produits, avec des grandes surfaces qui viennent offrir de manière ponctuelle des produits dont le consommateur aurait besoin le dimanche. Ça ne répond pas à un besoin des consommateurs.

Le débat ne cache-t-il pas aussi la crainte d’une concurrence déloyale des grandes surfaces à l’encontre des petits commerçants ?

Absolument ! Les primes applicables au travail du dimanche et le régime du repos compensatoire qui en découle sont très lourds à supporter. C’est d’autant plus vrai que la structure est petite et qu’on ne dispose pas de moyens financiers semblables à ceux de la grande distribution. La plupart des commerçants n’ont pas la capacité d’engager des travailleurs salariés, de leur payer le sursalaire et de leur accorder les repos compensatoires. Et s’ils l’ont, il faut voir si ce surcoût est un choix intelligent pour le consommateur. Nous sommes convaincus que ce n’est pas le cas. Lorsqu’on interroge nos commerçants, ils ne sont que 1,6 % à être favorables à l’ouverture le dimanche. C’est assez éloquent.

Comment se fait-il que ce débat revienne régulièrement dans l’actualité ?

L’initiative vient souvent des libéraux. C’est un débat facile : celui de la liberté de pouvoir travailler comme on veut quand on veut. On croit que ça répond à des attentes des commerçants qui seraient brimés par une législation qui les empêcherait de travailler, mais ce n’est pas le cas, comme en témoigne notre enquête. On croit aussi faire plaisir aux consommateurs, mais c’est faute d’analyser le système dans lequel nous évoluons. Nous sommes dans un pays où les biens de consommation sont plus chers que dans les pays limitrophes. Or, faire travailler des personnes le dimanche aura un coût non seulement pour les commerçants, mais aussi pour les consommateurs. Et nous ne pensons pas que ces derniers soient prêts à assumer ce surcoût. De plus, si on veut poser la question des heures d’ouverture, il faut le voir de manière large. Pourquoi cela ne devrait concerner que les commerçants ? Pourquoi pas également les institutions publiques ou les banques par exemple ? Et si on en arrive là, il faudra totalement revoir le régime du sursalaire et du repos compensatoire. Sinon, ce n’est pas supportable pour les commerçants.

Entretien : Charles Van Dievort