Ripostes

OUI

Bernard Rentier, recteur de l’Université de Liège.


"Il est choquant que des étudiants qui sont en fin d’études de médecine vétérinaire ne se rendent pas compte que faire boire quelqu’un au-delà de ce qu’il peut boire est extrêmement dangereux pour la santé. Je suis très inquiet de voir sortir, avec un diplôme de vétérinaire de l’Université de Liège, des gens qui se comportent ainsi."

Quel est, en tant que recteur, votre sentiment à propos de l’incident qui s’est passé il y a quelques jours au sein de l’université de Liège, avec cette jeune étudiante mise dans le coma après avoir été contrainte, lors d’un baptême, à ingurgiter une grande quantité d’eau dans un laps de temps très court ? 

La première chose que je dois dire, c’est que cela ne s’est pas passé dans mon université, puisque les activités de baptême y sont interdites. Néanmoins, je ne peux pas empêcher que les baptêmes se passent ailleurs. C’est le cas de l’affaire dont vous parlez et qui s’est passée dans la province de Luxembourg, tout à fait en dehors de tout contrôle. 

Sur les faits eux-mêmes, que pensez-vous ? 

Je trouve cela totalement inadmissible, et même scandaleux. Il est d’ailleurs choquant que des étudiants qui sont en fin d’études de médecine vétérinaire ne se rendent pas compte que faire boire quelqu’un au-delà de ce qu’il peut boire est extrêmement dangereux pour la santé. Je suis très inquiet de voir sortir, avec un diplôme de vétérinaire de l’Université de Liège, des gens qui se comportent ainsi. 

Redoutiez-vous qu’un tel accident dramatique survienne ? 

Je l’ai toujours redouté. Et j’ai toujours dit que j’étais défavorable aux pratiques dangereuses des baptêmes. Je ne suis pas fondamentalement contre le principe d’une forme d’initiation, de création de groupe, de solidarité, mais je trouve que cela doit se fonder sur des valeurs qui ne sont pas de la bière, du vomi et du sang de bête. 

Certains reprochent aux dirigeants de l’université de réagir quand il y a un problème, mais de ne rien faire le reste du temps. 

Ce que l’on peut faire, et ce que l’on fait, c’est un travail de fond qui prend des années. Je m’y suis mis depuis le début de mon rectorat. Tout est mieux cadré aujourd’hui. Nous avons une charte des baptêmes signée par tous les comités de l’université. Elle prévoit le respect d’un certain nombre de normes. Le problème, c’est quand des gens impliqués dans la pratique du baptême s’en vont à la campagne soi-disant écouter bramer les cerfs et que cela se termine mal. Il y a toujours des imbéciles mais je ne sais pas les détecter à l’avance. Je souhaite inculquer aux étudiants, et je souhaite que les professeurs en fassent de même, ce qui n’était pas trop le cas avant, qu’il y a des normes et des règles pour toute chose. 

Vous contestez le fait que la pratique des autorités est de fermer les yeux ? 

Absolument. Nous avons fait des assemblées avec les étudiants, avec les professeurs, avec les comités de baptême. Nous avons publié des informations et des recommandations dans tous les journaux de l’université. Nous faisons cela aussi pour lutter contre l’alcool, les drogues. C’est un travail constant. Mais je vais vous donner un exemple pour montrer que ce n’est pas évident : j’ai reçu des lettres de vétérinaires maîtres de stage, qui ont beaucoup d’expérience, et qui me disent qu’ils ne veulent pas prendre d’étudiants non baptisés. Cela va jusque-là, la discrimination. Et je continue à ne pas voir le rapport entre la capacité de boire 20 litres de bière et le fait d’être un bon vétérinaire. 

Les comités de baptême affirment que c’est un extraordinaire moyen d’intégration. Mais est-il normal que les étudiants qui refusent de s’y soumettre soient ensuite exclus de la communauté, avec notamment à la clé le refus de leur donner des syllabus ?  Les autorités universitaires ne peuvent-elles pas agir contre cela ? 

Effectivement, ceux qui disent que c’est un rite initiatique indispensable pour pouvoir faire ses études, trouvent légitime que ce soit un passage obligé pour vivre sereinement son parcours. Le premier travail a été d’extirper cela de l’esprit des enseignants, baptisés eux-mêmes. Mais il y a toujours chez les étudiants cette volonté d’imposer ce baptême comme une condition pour obtenir les tuyaux qui s’échangent. C’est ce que j’appelle de la ségrégation.


NON

Quentin le Bussy, ancien président de l’AGEL (Association générale des étudiants liégeois); conseiller communal à Liège.


"On apprend à découvrir ceux qui vous baptisent mais aussi ceux qui sont bleus avec vous. Quand on interroge des gens 10 ou 20 ans après, les liens qu’on tisse lors d’une épreuve baptismale sont inestimables. Si on voit cela de loin et si on croit que c’est du premier degré, bien sûr on peut avoir l’impression que c’est avilissant. Mais il n’en est rien."

Les baptêmes sont fortement critiqués par certains responsables d’université et par des gens de la société civile, surtout pour leur côté avilissant. C’est le cas ? 

Il faut d’abord dire qu’un baptême n’est pas un bizutage. C’est un débat importé de France où il y a une pratique qui consiste à contraindre les étudiants. En Belgique, faire son baptême est un souhait que l’on émet, et une organisation à laquelle on participe librement. On est tout à fait en droit de ne pas le faire, ou de s’extraire à un moment ou à un autre. Ensuite, un baptême c’est un intense jeu de rôle qui dure plusieurs semaines, où le parrain joue son rôle et où le bleu accepte aussi de jouer le sien. C’est un moment où l’on apprend à découvrir les gens qui vous baptisent, mais aussi ceux qui sont bleus avec vous. Quand on interroge des gens dix ou vingt ans après, on se rend compte que les liens qu’on tisse lors d’une épreuve baptismale sont durables et inestimables. Si on voit cela de loin et si on croit que c’est du premier degré, bien sûr on peut avoir l’impression que c’est avilissant. Mais il n’en est rien. 

Mais niez-vous les excès, surtout dans certaines facultés ? 

On ne peut pas décréter qu’il n’y a pas de cons dans les baptêmes, comme c’est le cas partout dans la société. Tout l’intérêt des organisateurs et de l’encadrement, c’est de contrôler la pratique et d’avoir une politique de limitation de risques. A ce niveau-là, on bosse depuis plusieurs années avec les services à l’intérieur de l’Université de Liège, qui sont les services de la qualité de vie, pour conscientiser les étudiants et les responsables de comités. Sur les cinq dernières années, par exemple, les cérémonies de "rois des bleus" se font à la bière non alcoolisée. Il y a une formation qui est donnée systématiquement avant le début des activités par un ancien président de l’Agel (Association générale des étudiants liégeois), mais qui est aujourd’hui chef de clinique et médecin réanimateur. Une politique qui serait de type prohibitionniste ferait disparaître toute forme d’encadrement structuré, et les pratiques baptismales qui sont très anciennes se feraient dans la clandestinité, avec les risques que cela comporte. 

A propos de ces risques, un étudiant vétérinaire de troisième année nous a confié, sous garantie d’anonymat, que ce qui s’est passé cette semaine à Liège n’est pas exceptionnel. Il a personnellement connu ces conditions lorsqu’il a été baptisé, et affirme que ceux qui atténuent le côté sordide de l’affaire mentent. Qu’en dites-vous ? 

Je ne peux évidemment pas le contredire parce que je ne connais pas son vécu. Il est vrai que la faculté de médecine vétérinaire a un historique qui n’est pas le même des autres facultés et hautes écoles actives sur la Ville de Liège. Ils ont une pratique qui consiste à dire "c’est comme cela et ce n’est pas autrement". Dans les autres facultés, on fait très attention à ce que les gens s’amusent et comprennent la dimension parodique de l’opération. Pour avoir assisté à de nombreux baptêmes, je peux vous assurer qu’il n’y a rien à redire quant au niveau de contrôle des comitards. Maintenant, quand le bleu est avec son parrain et avec ses camarades, il est dans une relation plus ou moins sympa en fonction de la sagesse des gens qui l’encadrent. Personnellement, je tiens à dire que je ne cautionne absolument pas ce qui s’est passé cette semaine chez les étudiants vétérinaires. J’ai eu le malheur en 2002 de devoir aller à l’enterrement d’un pote qui s’était tué, c’est une situation dramatique. Chaque week-end, il y a des jeunes qui rentrent de sortie dans un état lamentable, mais je peux témoigner que dans les comités, on ne laisse jamais rentrer seul quelqu’un qui n’est pas en état. 

Dans l’interview ci-dessus, le recteur Rentier confirme que certains étudiants se sentent contraints de se faire baptiser car ils ont peur d’être exclus de la communauté, et de devoir se débrouiller tous seuls. Votre avis ? 

Pour moi, c’est très clairement l’arbre qui cache la forêt. Il y a un vécu historique qui est très différent dans la faculté de médecine vétérinaire, mais la réalité du risque, dans les autres facs, c’est plutôt se faire voir par un professeur avec une penne sur la tête, et de le payer à un examen.