Ripostes Oui. Les humoristes d’aujourd’hui sont devenus les agents du bien, les croisés de la vertu, des moralistes qui exigent la transparence à tout prix. Il est certain qu’ils détiennent le pouvoir du dernier mot.

François L’Yvonnet, Professeur de philosophie et auteur du livre : “Homo comicus, ou l’intégrisme de la rigolade” (Fayard-Mille et Une Nuits, 2012)

Sans doute pourriez-vous nous éclairer sur la définition même de l’humour ?

L’humour est un procédé qui consiste à dire ce qui est comme si cela n’était pas. Il est censé introduire la force du faible. Il implique une distance à l’égard du monde, de la réalité, et de soi-même. Une manière de dédoublement, d’inversion, comme dans le genre burlesque ou carnavalesque. Or, aujourd’hui, que voit-on ? Les humoristes sont rangés du côté des puissants, à l’abri du pouvoir et du système. Au mépris de toute remise question. Ils attaquent le Pape, les femmes, les vieux, ne prenant ainsi aucun risque. Tout cela est toujours extrêmement convenu. Ils se croient autorisés à faire n’importe quoi, au nom de la démocratie et de la liberté d’expression. Tout à présent est tourné en dérision, avec une seule limite : l’autodérision, qu’ils ignorent parfaitement. Stéphane Guillon, Didier Porte, Nicolas Bedos ou Christophe Alévêque sont des prototypes de cette tournure d’esprit. Ils se prennent pour des penseurs, mais sont incapables du moindre regard réflexif. Ils sont devenus les agents du bien, les croisés de la vertu, des moralistes, des ayatollahs, des purificateurs qui exigent la transparence à tout prix. Tandis qu’autrefois, on avait affaire à des duellistes, solitaires et radicaux, qui vraiment couraient des risques et s’exposaient à des coups en retour.

De quelle légitimité les humoristes d’aujourd’hui peuvent-ils se revendiquer ?

Leur légitimité, c’est l’autocélébration. Ils revendiquent pour eux seuls le droit de critique et de contestation, incarnant désormais les fonctions autrefois totalement éparses d’intellectuel, de chroniqueur, de journaliste, qu’ils justifient par la disparition d’un vrai journalisme critique. Ils s’autoproclament donc, forts de surcroît d’une formidable solidarité de caste. Les amuseurs pratiquent en effet un corporatisme semblable à bien des égards à celui des médecins, seuls juges de leur drôlerie. Cette drôlerie, c’est le toupet de décocher des flèches contre les faibles, moquant les prêtres, les femmes ou les handicapés par exemple, qui n’ont guère d’autre choix que d’adopter leur point de vue, sauf à devenir eux-mêmes ridicules. Tout l’art consiste à mettre les rieurs de son côté. Au demeurant, les hommes politiques, les journalistes et les humoristes appartiennent au même monde, et s’y retrouvent sans cesse côte à côte.

Quelle serait la ligne rouge à ne pas franchir ? Ou, du moins, depuis quand estimez-vous qu’ils la franchissent ?

Je situe ce phénomène à partir du milieu des années 1980. Quand, avec Coluche et Thierry Le Luron, les chansonniers et artistes de cabaret sont devenus des hommes-orchestres qui prétendaient soudain dire le bien et militer pour une cause: l’antiracisme, l’anti-antisémitisme, etc. Pierre Desproges (cf. "Le Tribunal des flagrants délires" sur France Inter) a probablement constitué en ce temps-là la pointe extrême d’un humour cynisant et impertinent, et il a mis au monde des enfants monstrueux. Il a sans doute donné naissance au comique triomphant de Coluche, enivré lui-même par la tentation du pouvoir politique en vue de l’élection présidentielle de 1981.

L’humour finit-il par tuer ou abattre les politiques ? Il est certain que les humoristes détiennent le vrai pouvoir, celui du dernier mot. Mais Nicolas Sarkozy, qui fut une cible privilégiée, s’est très bien accommodé de cette critique aseptisée et parfaitement intégrée au pouvoir proprement dit. Puis, lorsque Stéphane Guillon l’avait traitée de "petit pot à tabac", Martine Aubry s’est empressée d’assister à son spectacle. Le personnel politique se couche et fait le dos rond.

Entretien : EdB

Non. J’apprécie ce qui reste bon enfant. Il y a une barrière à ne pas dépasser et en Belgique, on a tendance à la respecter, à rester correct. D’ailleurs, les politiciens sont des personnages publics et sont les premiers à jouer le jeu.

Raoul Reyers, chroniqueur quotidien dans l’émission “On n’est pas rentré” (La Première-RTBF)

Comment qualifieriez-vous votre style d’humour ? Gentil ?

C’est bien d’être caustique, mais sans être méchant. J’apprécie ce qui reste bon enfant. J’aime bien parler des Wallons, du bon sens wallon. Il y en a qui trouvent cela ringard, et d’autres qui rient. Je préfère travailler la vie quotidienne de façon légère que m’attaquer frontalement aux hommes politiques. L’idée est de permettre aux gens d’avoir une autre vision des choses, de réfléchir un peu plus sur la question. L’humoriste n’est pas là pour donner une information mais pour la traiter à sa façon, sans prétendre donner de leçons. Balancer des choses, oui, mais tout en restant courtois.

Ce genre d’humour doit-il faire peur ?

Mais non ! De toute manière, il ne faut pas prendre ce que disent les humoristes pour argent comptant ! Aux gens de faire la part des choses.

Y a-t-il des choses que vous ne pouvez pas dire ?

Je n’ai jamais eu de contraintes, non. Je fais ce dont j’ai envie. Je pense qu’il faut raison garder sans surenchérir. Pratiquer une sorte d’autocensure, peut-être, pour ne pas déborder. Pour secouer un peu le prunier, mais sans plus. Sans chercher à être cynique à tout prix. Il faut penser aussi à garder son auditoire, ce qui demande de faire certaines concessions.

Y a-t-il une différence entre l’humour “à la française” et l’humour “à la belge” à ce propos ?

Il y a une barrière à ne pas dépasser, et on a tendance à la respecter chez nous : pas de gourous. Par contre, c’est parfois le problème de certains Français dans le cadre de la surenchère médiatique. Rigoler à tout prix ? Non, bien sûr ! Certains Français brocardent systématiquement les hommes politiques : je pense qu’on peut le faire en restant correct. Les politiciens sont les premiers à jouer le jeu, d’ailleurs. C’est normal, ce sont des personnages publics. Vous savez ce qu’on dit : du moment qu’on parle de moi, en bien ou en mal, c’est toujours de la publicité.

Dans son livre, François L’Yvonnet utilise la formule : “Rire banalisé, ricanement généralisé.” Cela veut-il dire que le rire perd aujourd’hui de sa force ?

Raymond Devos avait un répertoire d’une soixantaine de textes et il a fait toute sa carrière avec cela. Mais les choses ont changé. La mode actuelle est plus au ricanement, à balancer à tout prix. Je pense que c’est l’époque qui est ainsi. On referait “La Grande vadrouille”, cela n’aurait plus le même succès qu’autrefois. C’est un peu trop premier degré. On sent bien cette évolution dans l’impertinence. Avec “La Semaine infernale”, “Le Jeu des dicos” et maintenant “On n’est pas rentré”, je suis confronté à l’humour depuis 25 ans. Et c’est très clair : on se permet beaucoup plus de choses actuellement et même, parfois, un peu d’agressivité.

Mais est-ce plus fort pour autant ?

Je ne suis pas certain non. C’est aussi dû au fait que tous les médias se copient, rivalisent à celui qui sera le plus drôle. Toutes les chaînes de radios ont une petite tranche d’humour qu’ils essaient de maintenir malgré tout. D’un côté, c’est sûr que c’est un petit peu galvaudé, cela manque un peu de personnalité. De l’autre, les gens ont du talent : alors pourquoi ne leur donnerait-on pas un auditoire ?

Entretien : M.Bs