Ripostes

Avec 300 événements et quelque 1000 activités culturelles et artistiques, Mons sera en 2015 la capitale européenne de la culture. Nouveaux musées, festivités, etc. Les préparatifs battent leur plein. Entre ferveur et colère. Opinions croisées.


OUI

Eric Domb, fondateur de Pairi Daiza et à l’initiative du Club Entrepreneurs Mons 2015.

C’est en développant les activités qu’on peut espérer trouver une réponse aux besoins des gens, et certainement pas en réduisant les coûts. La richesse n’est pas un gâteau dont le seul problème est de savoir comment la partager. Il faut la développer par l’imagination. La solution est dans la créativité. Et ce n’est pas soit un projet culturel, soit un projet social, mais les deux évidemment !

Vu le contexte économique, l’événement Mons 2015 était-il vraiment une priorité ?

La meilleure réponse, c’est celui qui fut le Premier ministre britannique de 1940 à 1945 qui l’a donnée. Au début de la guerre, plusieurs membres du gouvernement britannique voulaient couper sérieusement dans les investissements culturels au profit notamment du budget de la Navy. Et Winston Churchill leur a répondu : "Mais alors, pourquoi nous battons-nous ?" Je pense que, dans un contexte qui était autrement plus dramatique que celui que nous connaissons aujourd’hui, le bon choix a été fait d’investir dans la culture. J’estime qu’il s’agit d’un choix stratégique. Je suis convaincu que sans ouverture à la culture en général et, surtout, au processus créatif de l’artiste, il n’y a pas d’avenir pour une région comme la nôtre. De toute façon, mettre sur pied un projet culturel ne signifie pas nécessairement en détruire un autre. Les vases ne communiquent pas entre les deux. Et il est faux de croire que l’argent investi ici aurait pu servir de l’autre côté.

Pourquoi la culture est-elle vraiment prioritaire ?

Tout le monde sait que nous ne pouvons plus construire notre avenir sur la matière physique. Cette richesse-là de notre région est depuis quatre ou cinq décennies derrière nous. La vraie matière sur laquelle nous pouvons construire quelque chose est la matière grise. Et, dans ce contexte, il est salutaire et stratégique de rapprocher le monde artistique et l’entrepreneuriat : deux mondes dont il faut bien reconnaître qu’ils ont tendance à se mépriser, par manque de connaissance l’un de l’autre. C’est très dommage parce que le processus de création est un point commun entre les deux. Et c’est la raison pour laquelle, vu que l’avenir est vraiment dans la créativité, une initiative comme Mons 2015 va dans le bon sens.

Quels sont les avantages d’une opération comme Mons 2015 ? Et son budget n’a-t-il rien de provocateur ?

Concernant le budget, je dirais que ceux qui croient encore qu’on va assurer le maintien de la sécurité sociale en se contentant de réduire les coûts se plantent. Notre porte de salut est de créer. Outre cette stimulation créative, je pense que Mons 2015 apporte aussi un "plus" en ce qui concerne la recherche du beau, la recherche de ce qui nous dépasse. Surtout dans le contexte actuel, c’est un mouvement intéressant. Permettre à des entreprises de la région de sortir de leur coquille, d’aller vers les autres, de mieux se connaître à l’occasion d’un événement comme celui-là est très positif. C’est le sens du Club des entreprises Mons 2015.

De quoi s’agit-il ?

L’idée est que le Club des entreprises Mons 2015 devienne l’un des principaux sponsors de l’événement. Il faut quand même savoir que, pour la plupart des entrepreneurs, le contexte économique n’est pas facile. En Wallonie, la taille moyenne d’une entreprise est de 8 à 9 personnes. Demander à ces gens, qui ont quand même beaucoup de soucis, de mettre sur la table 1 000 euros pour un projet culturel avait donc quelque chose de provocateur. Et pourtant cela fonctionne ! Les petites et moyennes entreprises de la région battent même tous les records de participation ! A l’heure actuelle, nous sommes environ 800 entrepreneurs à en faire partie et nous visons la barre des 1 000. C’est plus que ce que les précédentes capitales culturelles n’ont jamais réussi à fédérer, même Marseille qui n’est pourtant pas une petite ville de province…

Que peuvent en tirer les entreprises participantes ?

En échange des 1 000 euros, il y a évidemment des invitations à des soirées ou autres activités. En termes de visibilité, aussi, c’est un avantage de pouvoir se targuer de faire partie de ce Club. Mais le principal n’est pas là. L’intérêt est de permettre à tous de sortir des problèmes de tous les jours et de créer un réseau qui dépassera le cadre strict de Mons 2015 pour se connaître davantage et se retrouver à des moments réguliers. L’objectif est de créer un cercle d’entreprises comme il en existe ailleurs en Belgique. Je pense réellement que le rendement le plus important peut être sans commune mesure avec l’investissement. L’intérêt principal étant de réfléchir à la créativité et d’encourager une attitude réactive.


NON

Pierre Briou, Président de l’association des commerçants de la rue de la Coupe à Mons.

Nous sommes dans une situation telle que cet événement n’était pas prioritaire. Face à une désertification commerciale grandissante, il fallait avant tout se préoccuper de faire revenir à Mons les gens qui ont fui la ville, dégoûtés par les problèmes de mobilité et de travaux. Nous avons perdu 30 % de chiffre. Les clients qui viendront à Mons 2015 ne reviendront pas. Alors que deviendrons-nous après ?

Vous qui tenez un commerce de bonbons dans le petit piétonnier de Mons, que pensez-vous de l’événement Mons 2015, capitale européenne de la culture ? Un peu de "provoc", dans le contexte social actuel ?

On est d’accord oui. Avant d’arriver à Mons, j’étais à Bruxelles où je tenais une librairie dans la commune de Saint-Gilles. Je suis arrivé ici il y a sept ans. J’ai donc pu observer l’évolution. Et je parle volontiers aujourd’hui de "saint-gillisation" de Mons. Je constate que nous sommes dans des travaux titanesques depuis deux ans. Il y a d’abord eu la gare, puis des chantiers de repavement et ainsi de suite avec, comme résultat, la désertification commerciale. Avant les travaux pour Mons 2015, le Marché aux herbes était une place magnifique. Un lieu d’étudiants plein de cafés et d’ambiance. Maintenant, la place est morte. Du coup, nous, forcément, on n’a plus de passage. Autre exemple : dans le grand piétonnier où sont présentes toutes les grandes enseignes, environ trente des nonante cellules sont vides. Nous payons évidemment la crise. Mais les travaux nous ont mis un coup presque fatal, avec une perte de chiffre de 30 % depuis janvier dernier. Bien sûr, les autorités prétendent que les travaux n’avaient rien à voir avec Mons 2015, mais c’est de l’enfumage ! Et quoi qu’il en soit, nous sommes dans une situation telle que la priorité n’était pas à cet événement, mais bien à restaurer d’urgence le dynamisme commercial de la ville.

L’engouement autour de Mons 2015 ne peut-il pas avoir cet effet-là ?

L’engouement ? Mais quel engouement ? On est en décembre 2014 : alors, il va arriver quand ? Et cela, c’est parce que nous n’avons pas été associés. Il y a deux ans, il y avait eu de belles promesses. Quelqu’un devait venir nous trouver pour voir ce qu’on pouvait faire pour créer une dynamique commerciale. Mais en fait, tout ça c’est du "socio-cu" ! On nous a amené le programme tout fait sur un plateau avec des thèmes qui, franchement, n’ont parfois pas grand-chose à voir avec chez nous ! Prenez Verlaine, on le choisit parce qu’il a passé deux mois ici en prison : mais enfin, qui a lu Verlaine à Mons ? Et pourquoi Van Gogh ? Parce qu’il a passé six mois à Cuesmes ! Franchement, pourquoi ne pas avoir fait une série d’expositions qui tournent autour du Borinage ? Nous nous attendions à des choses beaucoup plus populaires. Enfin… Si on avait fait ici une exposition Courbet sous prétexte que le peintre avait un jour pris le train à Mons, les gens auraient pensé qu’il s’agissait du présentateur télé Julien Courbet !

On annonce quand même deux millions de visiteurs : n’est-ce pas une bonne nouvelle pour les commerces qui sont encore là ?

D’abord, on a obtenu ce chiffre en comparant Mons à Lille ou Marseille. Attendez : Marseille, c’est comme tout l’espace de Mons à Hasselt. On ne peut pas faire cette comparaison, d’autant qu’on n’a même pas de gare puisque la nouvelle ne sera pas terminée avant 2018. C’est un peu la grenouille qui veut se faire plus grosse que le bœuf ! Mais ensuite et surtout, même si on a des visiteurs (et il ne manquerait plus que cela !), qu’est-ce qui nous attend après, en 2016 ? C’est cela qui nous préoccupe. Et c’est là qu’était la priorité. Les gens qui viendront à Mons 2015 ne sont pas notre clientèle habituelle. Or c’est elle que nous voulons récupérer : il faut retrouver les 30 % de gens qui ne viennent plus faire leurs achats chez nous. Au lieu de cela, que croyez-vous que fera une personne qui a parcouru deux cents kilomètres pour venir voir une exposition à Mons 2015 ? Ce sera comme à Maubeuge. Vous partez de Bruxelles pour aller visiter le zoo et la citadelle de Maubeuge. Et après ? Vous avez envie de vous promener. Et là, c’est une catastrophe : c’est moche, c’est mort, c’est vide. Eh bien! on est en train de transformer Mons en Maubeuge. Quand les gens vont vouloir faire des courses dans le piétonnier, ils se diront : "c’est quoi, ça ???" Et ils ne reviendront plus jamais !

Les priorités ont-elles été mal placées ?

Exactement.