Ripostes

Beaucoup de célébrités politiques et médiatiques ont fait un lien entre le nouveau président US et le dictateur fasciste. Au-delà des frontières américaines, cette analyse a plutôt la cote. Est-elle vraiment fondée ?


OUI

Adrien Foucart, blogueur.

"Il faut tirer les leçons de la montée du nazisme."


Peut-on comparer Trump à Hitler ?

Tout dépend de la manière dont la comparaison est faite. Utiliser Hitler comme raccourci pour "raciste ou populiste", c’est un coup bas qui n’apporte rien à la discussion. Mais on ne peut pas non plus se priver entièrement, par principe, de tirer des leçons de l’histoire de la montée du nazisme, en refusant tout parallèle avec des situations actuelles.

Quels sont ces parallèles que vous pointez ?

Avec notre vision a posteriori du régime hitlérien, toute comparaison semble absurde. Mais quand on regarde la façon dont les médias parlaient d’Hitler avant la Seconde guerre mondiale, il est souvent décrit soit comme un clown manipulé, soit comme quelqu’un de pas très dangereux mais qui a des difficultés à empêcher les dérives de ses supporters les plus extrémistes . On peut comparer le culte de la personnalité, le traitement de la presse, le complotisme aux relents antisémites… Je vois un parallèle très inquiétant dans les tentatives d’intimider ses opposants. Quand le magnat de l’immobilier critique quelqu’un sur Twitter ou dans un discours, on se focalise sur ce qu’il dit, mais on ne parle pas assez de ce qui suit : des campagnes de harcèlement associées à un antisémitisme clair. Sur les réseaux sociaux, une armée de "trolls" (N.D.L.R. : des personnes qui initient des polémiques sur les forums, les blogs et les réseaux sociaux dans le but de provoquer les autres internautes et de générer des réactions) lance une vague d’insultes et de menaces de mort aux personnes désignées comme des opposants. S’il s’agit de personnalités juives - où "soupçonnées" d’être juives -, elle entoure leur nom par des triples parenthèses ((( ))). L’origine de ce symbole vient d’un podcast intitulé, ça ne s’invente pas, "The Daily Shoah".

Stratégie d’intimidation, "trolls" assimilés à des "chemises brunes 2.0"… N’y allez-vous pas un peu fort ?

Sans doute. Mais on aurait tort de sous-estimer l’impact potentiel des "Trumpistes" : il s’agit d’intimidation, de menaces de mort et de harcèlement poussant les opposants à choisir entre se taire et vivre dans la peur.

Ces campagnes d’intimidation relèvent-elles de l’initiative de Trump ?

Donald Trump condamne officiellement ces actions… mais Steve Bannon, l’un de ses proches conseillers, est l’ex-CEO de Breitbart News, un média "alternatif" qui les encourage.

Tout ce dont vous parlez se passe sur Internet. Cela a-t-il des conséquences dans la vie réelle ?

Internet est une infrastructure de communication comme une autre et, pour beaucoup, un outil de travail. Ne pas pouvoir s’y connecter sans subir une vague d’insultes et de menaces, c’est grave. De plus, la violence ne se cantonne pas toujours au stade "virtuel". Dans divers cercles complotistes "pro-Trump", une pizzeria à Washington était à tort identifiée comme point central d’un réseau pédophile coordonné par Hillary Clinton. Un homme y est entré et a ouvert le feu. Il n’y a heureusement pas eu de blessé.

Trump n’est même pas encore Président, difficile d’affirmer qu’il sera un dictateur…

Je ne pense pas qu’il sera un dictateur. Mais je pense aussi qu’il est dangereux de considérer que le peuple américain est, plus qu’un autre, immunisé contre la dictature. Ce n’est donc pas une mauvaise idée de rester vigilant. Le Parti républicain, sur qui beaucoup comptent pour le contrôler, l’a pour l’instant laissé franchir toutes les limites initialement mises.

Selon vous, Trump va-t-il "fasciser" les Etats-Unis ?

Je pense qu’il sera un président extrêmement corrompu et, à part ça, qu’il se contentera de parler beaucoup et de faire peu. Mais, le 8 novembre, en commençant à regarder la soirée électorale, je prédisais une victoire de Clinton… On peut se tromper. Et des Etats-Unis "un peu plus fascistes" seraient une mauvaise nouvelle pour le reste du monde.


NON

Laure Mandeville, auteur et journaliste (*).

"Donald Trump n'a pas d'idéologie, c'est un marchand pragmatique."


Dans votre livre, "Qui est vraiment Donald Trump ?" qui vient de sortir, un chapitre s’intitule "Trump n’est pas Hitler". Qu’est-ce qui vous permet de dire cela ?

Je me distancie complètement, en cela, des discours tenus à ce propos par une grande partie des journalistes américains. Dès le début de sa campagne, Trump a annoncé qu’il allait remettre la notion de frontières à l’ordre du jour. Immédiatement du coup, la majorité des journalistes US se sont placés en totale opposition avec lui. Du Trump bashing. Soit en le traitant de clown, soit en le faisant passer pour un dangereux raciste. Puis ils n’ont fait que passer de l’un à l’autre. Or la réalité est plus subtile. Donald Trump est un nationaliste. Il n’est pas Hitler, il n’est pas fasciste. "Nationaliste" signifie qu’il veut défendre les intérêts de l’Amérique. Et pourquoi les frontières ? Car, pour lui, sans frontières il n’y a pas de pays. D’après son entourage, il ne discrimine pas les gens selon leur couleur de peau ou leur sexe mais bien en fonction de leur mérite.

Y a-t-il quand même des similitudes, de parcours par exemple, ou d’intention, entre les deux hommes ?

Pas du tout. Si vous regardez le parcours de Trump, cet homme n’a pas d’idéologie, contrairement à Hitler. Hitler avait écrit "Mein Kampf", un corpus où il affirmait notamment sa conviction de la supériorité d’une race sur une autre. Trump, lui, a écrit "L’Art du deal", une méthode pour faire des affaires. Je le vois comme un marchand pragmatique qui a réussi à vendre le rêve d’un retour à la prospérité, après un temps de repli.

C’est un homme d’affaires qui a d’ailleurs été longtemps démocrate. Il est toujours à gauche quand il veut renforcer la protection sociale des plus pauvres et sur les questions de société, et clairement à droite sur les impôts, l’immigration illégale et les frontières. Par ailleurs, on est dans une configuration où il méprise les élites qui refusent de le reconnaître comme Président élu, même s’il l’a été en conformité avec toutes les règles du jeu. Cet homme a un ego démesuré et passe au-dessus d’elles, adoptant une posture démagogique.

Est-ce exprès que vous n’utilisez pas l’adjectif "populiste" ?

On pourrait l’utiliser, si. Même si je trouve qu’on a un peu tendance à utiliser ce mot à tort et à travers. Il est vraiment galvaudé. Cela étant, on pourrait l’employer concernant Trump. Populiste, oui, dans le sens de populaire. Voilà quelqu’un qui a parfaitement réussi à capter les attentes des gens.

Nous dites-vous que Trump est mal compris et que la situation ne peut pas déboucher sur un régime totalitaire ?

Non. Je dis que cette accusation "Trump = Hitler" est une erreur de qualification. On se trompe sur le constat de départ. Or il faut pouvoir définir précisément les choses. Ce n’est qu’ainsi qu’une réaction adéquate est possible et, le cas échéant, un combat.

Cela signifie-t-il qu’il n’est pas inquiétant et qu’aucune comparaison n’est à dresser entre les années trente et aujourd’hui ?

Je ne dis pas cela non plus. D’abord, bien sûr que je suis inquiète. Donald Trump est quelqu’un d’imprévisible. Comment réagira-t-il face à la complexité du pouvoir, lui qui est habitué à être seul maître à bord ? Ses alliances, ses choix, ses réactions : tout peut arriver au vu de sa personnalité volcanique et des prises de position qu’on lui connaît déjà. Mais cela ne suffit pas pour justifier les accusations de fascisme ou de nazisme malgré ses provocations et ses dérives. Quant à la comparaison avec l’entre-deux-guerres, j’épingle une différence fondamentale. Aujourd’hui, il y a une menace extérieure : le djihadisme. Et les phénomènes auxquels on assiste sont des réponses à cet ennemi.


auteur de "Qui est vraiment Donald Trump?" (éd. Equateurs, septembre 2016).