Ripostes Vous avez interrompu pendant deux jours l’émission d’humour que vous présentez quotidiennement à la radio, à la suite des événements tragiques de Suisse. Pourquoi ?

L’émission a été supprimée le jour même, puis le surlendemain qui était la journée de deuil. Mais, avant, je m’étais posé la question, car quand on fait ce genre d’émission, on est en plein dedans. A la réflexion, cela m’est apparu intenable d’être à l’antenne. L’ambiance n’y était pas. En plus, l’esprit des auditeurs était ailleurs.

D’une manière générale, peut-on rire de tout et n’importe quand ?

J’estime qu’on a l’autorisation de rire de tout, cela ne fait pas de doute. On ne se pose même pas la question. Mais n’importe quand, non, parce qu’on l’a bien vu avec le récent drame, il aurait été difficile de rire. C’est surtout avec les auditeurs, parce que, je ne le cache pas, quand on a fait l’émission le lendemain de la catastrophe, il était inimaginable pour nous de parler de cet événement horrible. Il était aussi indispensable de ne pas faire de gaffe. N’importe quel mot peut se révéler désastreux. Comme de parler par exemple d’un tunnel de pub. On parle toujours en journalisme du mort kilométrique. Mille morts très loin sont moins importants que cinq morts ici. J’ai ainsi remarqué que très vite, des plaisanteries d’humour noir sont venues plus rapidement sur ce qui s’est passé à Toulouse. Dans le métier, on dit "tuer père et mère pour un bon mot", cela n’est pas irrespectueux mais c’est dans nos gènes.

En Belgique, n’y a t il pas de limites ?

Non, franchement. Il y a des types d’humour qui me touchent moins. Les blagues vulgaires sur le sexe, personnellement cela ne me fait pas rire, mais bon, il en faut pour tous les goûts. Mais, globalement, il n’y a aucun tabou. Par rapport aux sujets que l’on pense délicats - comme l’Eglise, la royauté et l’armée -, il y a longtemps qu’on ne s’arrête plus à cela.

Est-ce qu’on peut rire avec Dieudonné et ses “blagues” sur les juifs ?

Est-ce encore de l’humour ? Je ne dis pas qu’il n’y a qu’un juif qui peut faire des blagues juives, mais chez Dieudonné, cela me fait frissonner. C’est de l’engagement politique. L’humour se nourrit souvent de méchanceté, et ce n’est pas grave si c’est drôle et si cette méchanceté reste superficielle. Mais à partir du moment où la méchanceté se pare de l’humour pour vraiment nuire, cela ne passe plus. Et pour moi, Dieudonné, c’est cela.

N’y a t il pas un retour du “politiquement correct” ? On en faisait beaucoup, il y a 20 ans, sans que cela ne choque vraiment.

Absolument. Et je trouve cela déplorable. Or, l’humour doit être dérangeant par définition. Par exemple, je m’intéresse de près à Jean Yanne. Et quand on écoute les émissions qu’il faisait dans les années 60, on ne pourrait plus faire cela maintenant. Je ne pense pas que cela se passe chez les auditeurs et les lecteurs, mais plutôt chez ceux qui pensent pour eux : les directeurs de journaux et de radios. Ils disent beaucoup plus vite qu’avant que "le public ne va pas accepter" alors que ce n’est pas nécessairement le cas. Heureusement, cela ne m’est pas encore arrivé !