Ripostes

Une école en Flandre a fait le buzz sur Facebook parce qu’elle interdit à ses élèves de distribuer leurs cartons dans ses bâtiments. Pour éviter les drames, ne crée-t-on pas une école "de bisounours"? Vous nous avez donné votre avis (voir ci-dessous).


L’école fondamentale Molenveld à Denderhautem (Flandre orientale) a récemment fait le buzz sur Facebook. Une maman d’élèves a provoqué une avalanche de commentaires en racontant sur le réseau qu’à l’école de ses deux fils, pour éviter conflits et frustrations, plus question de distribuer les cartons d’invitation à une fête d’anniversaire en classe, sauf si tout le monde est invité. D’accord pour une fête entre quelques copains, à condition que les invités soient contactés en dehors de l’établissement.

Supprimer la frustration

La pratique n’est pas nouvelle. Plusieurs écoles, y compris francophones, ont franchi le pas récemment. C’est le cas de l’école communale fondamentale La Farandole à Thorembais-Saint-Trond (Brabant wallon). "Nous nous sommes rendu compte que quand les enfants venaient avec des cartons d’invitation d’anniversaire, c’était seulement pour quelques camarades, ce qui introduisait une frustration chez les petits qui ne recevaient rien", explique Joëlle Aldric, la directrice. "C’était un problème compliqué à gérer à cause de quelque chose qui n’a rien à voir avec le milieu scolaire. D’où notre décision : soit on invite tout le monde, soit on prend contact avec ses invités en dehors de l’école. Une liste a circulé en début d’année afin que chacun puisse transmettre ses coordonnées aux autres et être joignable le cas échéant." Ce système fonctionne depuis septembre 2016 et semble avoir ramené plus de tranquillité dans les classes.

Car être mis sur le côté représente une réelle douleur pour l’enfant. Vous êtes quelques-uns à avoir témoigné dans ce sens dans le cadre de l’appel à témoins lancé hier après-midi sur notre site. "Suite à une dispute bénigne, ma fille n’a pas été invitée à la fête de sa meilleure amie, témoigne Catherine. Elle a pleuré deux jours…" "C’est très difficile de gérer la tristesse de celui qui n’est jamais invité, rapporte Véronique. Je pense à une petite fille, les yeux bordés de larmes, jamais invitée car elle n’habite pas dans le bon quartier, ses parents ne font pas le bon métier…"

On ne vit pas chez les bisounours !

A la fois, vous êtes très nombreux à vous demander aussi pourquoi il semble falloir protéger tout le monde de tout, tout le temps. Est-ce vraiment à l’école de réguler cela ? "Tel n’est pas notre propos, répond Joëlle Aldric de l’école La Farandole. Nous voulons juste éviter une frustration qui n’a rien à voir avec l’école. Il y a suffisamment de difficultés à l’école pour ne pas s’encombrer de problèmes en plus ! Nous travaillons beaucoup sur les émotions car les enfants ont de plus en plus de mal à les gérer. Et je pense que, si on peut leur éviter un problème, alors que le monde qu’on leur propose aujourd’hui est assez dur, c’est aussi notre rôle."

P hilippe (qui s’est lui aussi exprimé sur lalibre.be) n’est pas de cet avis. "Cela fait également partie de l’apprentissage de la vie que de ne pas être invité à un anniversaire, explique-t-il. Arrêtons de faire croire aux enfants qu’on vit dans un monde de bisounours : leur chute sera d’autant plus rude quand on ne sera pas là pour les protéger de la réalité." "Pourquoi toujours vouloir faire de l’angélisme ? , renchérit Fred. Quand j’étais enfant, dans les années 70, on ne s’encombrait pas de toutes ces questions !"

D’autres moyens de lutter contre l’exclusion

Jonathan Fischbach, président de la plateforme pédagogique Enseignons.be, n’avait pas idée d’une telle mesure, en cours dans certaines écoles, avant que nous l’en informions. Même s’il comprend la démarche, il se montre critique. "Si le fait d’interdire de distribuer des invitations d’anniversaire en classe part d’une bonne intention, je pense qu’il serait préférable de sensibiliser les élèves à l’exclusion. Il me semble également possible d’expliquer aux jeunes que, dans la vie, il y a des gens qui ont plus d’affinités avec certaines personnes qu’avec d’autres. Par conséquent, il est normal que l’on n’invite pas tout le monde à son anniversaire. "

Jonathan Fischbach rappelle aussi qu’il existe des outils pour les professeurs qui se sentent désemparés. L’ASBL Université de Paix propose par exemple des formations pour apprendre à gérer les relations conflictuelles, notamment entre les élèves. Elle intervient aussi sur le terrain.

Pour le président d’Enseignons.be, il serait regrettable de créer une école de "bisounours" : "Il faut bien sûr offrir un cadre pédagogique agréable aux jeunes, mais il faut aussi les préparer à la vie d’adulte et d’adolescent. Après les cours et après le travail, on ne se réunit pas toujours tous ensemble pour aller boire un verre. Il se crée des groupes selon les préférences de chacun. "


C’est vous qui le dites

Appel à témoignages. Vous êtes environ 150 à avoir répondu à notre questionnaire sur lalibre.be. Pour 57 % d’entre vous, pas question d’interdire aux enfants de distribuer leurs invitations à l’école. C’est, en revanche, une bonne idée pour 43 % d’entre vous. 

Vos arguments. Ceux qui sont contre cette mesure mettent en avant l’apprentissage de la vie et le respect des libertés. Les autres estiment que cette interdiction permet d’éviter les exclusions et de préserver la bonne ambiance, favorable à l’apprentissage dans les classes.


Quelques-uns de vos témoignages sur lalibre.be

Bernard, 60 ans

Non. Les enfants ont le droit d’inviter leurs copains et d’avoir les copains qu’ils veulent. D’autre part, en tant que directeur, j’ai toujours refusé de donner les coordonnées des élèves aux autres (par protection de la vie privée), donc ils sont autorisés à donner les invitations dans l’école. Cela n’a jamais provoqué de drames en classe. Ce sont plutôt les parents qui faisaient des histoires…

Aurélie, 42 ans

Non. C’est une manière d’expliquer ce qu’est la démocratie. Quand c’est mon enfant qui fête son anniversaire, il voudrait bien inviter tout le monde mais ce n’est pas possible pour notre budget. Il doit donc choisir et on convient qu’il pourra inviter d’autres enfants pendant les vacances. Si tout est bien clarifié avec votre enfant, normalement il n’y a pas de crise avec les autres enfants car ils savent qu’ils viendront une autre fois.

Alexis, 40 ans

Non. C’est l’occasion pour mes enfants de voir leurs copains dans un autre cadre. Et c’est l’occasion pour moi, parent, de voir qui sont leurs copains et leurs parents. En tant qu’instituteur, je dois dire aussi que je n’ai jamais observé de frustration de la part des élèves non invités.

Amandine, 25 ans

Non. On ne peut pas être ami avec tout le monde, c’est ainsi, et ça fait partie de l’apprentissage du respect de comprendre qu’on n’est pas le bienvenu partout. J’estime, moi, que c’est surtout très lâche de la part de l’école de dire : "Ah non, on ne veut pas gérer des crises de larmes, donc plus d’invitations". Comme si c’était tous les jours !

Laure, 25 ans

Non. L’école est l’endroit où les enfants se font généralement le plus d’amis, qu’ils ne voient pas toujours facilement en dehors. S’ils ne distribuent pas les invitations en classe, ils risquent de ne pas pouvoir inviter tous ceux qu’ils veulent. En plus, si un enfant vient alors qu’il n’est pas réellement le bienvenu, cela risque de se ressentir pendant la fête. Sera-t-il mis à l’écart ? Deviendra-t-il la "tête de turc" ?

Renée-Anne, 57 ans

Oui. Mon fils présentait un trouble de l’élocution et était systématiquement laissé pour compte. J’ai dû parfois digérer des "on n’invite pas un handicapé". Imaginez les dégâts psychologiques ! C’est important que l’école se positionne car c’est à cet âge-là que les enfants apprennent à apprécier chacun avec ses différences.

Magy, 75 ans

Oui. Ceux qui ne sont pas invités sont très malheureux, ils subissent un rejet qui peut se révéler grave pour eux. L’enfant doit être protégé avant d’affronter la vie : cette protection lui donnera de l’assurance. Mais il doit aussi apprendre le respect pour ses condisciples. On pourrait par exemple parler du sujet en classe par le biais des émotions, demander à chacun ce qu’il ressentirait s’il n’était pas invité. Vexé ? Humilié ? Triste ? Fâché ? Etc.

Thérèse, 33 ans

Oui. Dès le plus jeune âge, certains enfants sont à la marge de la classe. Faut-il rajouter une couche à chaque distribution d’invitations ? Si chaque enfant pouvait être sensibilisé à l’acceptation et à l’accueil de celui qui est différent, le monde serait meilleur. Les enfants ont toute la vie pour apprendre que la vie ne fait pas de cadeaux. Préservons leur innocence, leur joie de vivre et cultivons chez eux l’amour du prochain.