Ripostes L’ULB s’associe avec une université de Washington pour proposer une formation en économie politique. Prix à l’inscription : 50 000 dollars. Un investissement pour certains, le signe d’une marchandisation de l’enseignement supérieur pour d’autres.


Une nouvelle formation vient bousculer le paysage de l’enseignement supérieur francophone. La faculté d’économie et de gestion de l’université libre de Bruxelles (ULB) s’associe avec la Georgetown University de Washington pour proposer aux détenteurs d’un master, avec éventuellement une ou deux années d’expérience professionnelle, une année de cours supplémentaire en politique économique, entre la capitale européenne et la capitale des Etats-Unis. A la clé, un certificat de la Solvay Brussels School ainsi qu’un diplôme de Georgetown.

Le rêve pour un certain nombre de jeunes qui ambitionnent une grande carrière. "Après avoir étudié les systèmes de politique économique européens, américains et internationaux, je crois que ceux qui auront réalisé cette formation auront des opportunités d’emploi atypiques", se réjouit Bruno van Pottelsberghe, doyen de la faculté d’économie et de gestion de l’ULB. "Actuellement, 95 % des diplômés de notre faculté trouvent du travail en Belgique. Je crois que 95 % des jeunes issus de cette nouvelle formation trouveront un emploi à l’international."

Ce qui fait surtout l’effet d’une bombe, c’est le prix demandé pour emprunter cette voie en direction d’un succès professionnel. Il faudra en effet débourser 50 000 dollars à l’inscription, soit 47 275 euros. "Ce prix s’explique parce que l’Etat ne subventionne en rien les formations post-universitaires, et il faut faire venir des professeurs spécialisés qui s’y connaissent extrêmement bien dans les domaines étudiés. Il est clair que 50 000 dollars, cela paraît une grosse somme, mais il faut voir cela comme une forme d’investissement, argumente le doyen de Solvay. Il y a déjà toute une série de programmes du même genre qui existe, comme les MBA délivrés en Wallonie, en Flandre et à Bruxelles. Les budgets sont similaires. Le nôtre, par exemple, revient à 35 000 euros." (Voir ci-contre.)

Liberté d’accès à l’enseignement

Pour Bruno van Pottelsberghe, il n’y a aucune raison de s’inquiéter pour la liberté d’accès à l’enseignement en Belgique. "On ne remet pas du tout en cause l’ordre de l’enseignement subventionné. Les étudiants peuvent toujours suivre nos deux bacheliers, nos cinq masters et nos programmes doctoraux en s’acquittant d’un minerval classique. Au terme de ceux-ci, ils reçoivent un diplôme reconnu par l’Etat."

Camille, membre d’un collectif nommé ironiquement L’Université du libre business, pointe cependant des dérives : "A l’ULB, on assiste à la marchandisation de l’enseignement supérieur. En fait, l’objectif de Solvay, c’est de capter des étudiants à l’international, qui disposent de moyens financiers confortables. Les autorités ne s’en cachent pas dans leur discours. Seulement, cela ne va pas sans dégâts. On ferme la porte aux étudiants qui ont moins de moyens. Enfin, je pense que l’énergie que Solvay investit dans cette nouvelle formation, c’est de l’énergie qu’elle ne met pas ailleurs… C’en est fini d’un enseignement ouvert au plus grand nombre, qui crée des citoyens critiques et solidaires; désormais l’université s’inscrit dans un marché, et elle veut en grappiller le plus de parts possibles."


"Un investissement qui en vaut la peine"

Ouvrir des portes. Physicien et ingénieur, employé chez IBA, une entreprise du secteur médical, Grégory Saive n’avait pas envie de passer toute sa carrière dans une voie très technique. "D’autres choses m’intéressaient et je voulais montrer que je pouvais faire autre chose que des fichiers Excel", explique-t-il. Il envisage alors un MBA (Master of Business Administration), une formation intense et de haut niveau mais chère, qui ouvre des portes dans le monde de l’entreprise. "Dans de nombreux pays, un MBA permet de monter dans la hiérarchie d’une société", ajoute Grégory Saive.

Diplômé de la Rotterdam School of Management qui fait partie de l’université Erasmus en 2012, il a choisi ensuite de rester chez IBA malgré d’autres propositions. La plus-value de cette formation est certaine à ses yeux : "Mon salaire a augmenté et j’ai désormais un poste de direction mais surtout, j’ai quitté la voie technique pour passer du côté marketing, ce qui était mon premier objectif."

Financement. Le prix de son MBA ? 55 000 euros, seulement pour les droits d’inscription. "Il faut ajouter les livres de référence, le logement, la nourriture… et j’étais bien sûr sans revenus à ce moment-là. Mon entreprise a financé une partie, en contrepartie je me suis engagé à y rester trois ans après la formation. Des possibilités de bourse existent. C’est cher mais c’est un investissement qui en vaut la peine."


C’est vous qui le dites

Appel à témoignages : Vous êtes plus d’une centaine à avoir répondu à nos questions sur lalibre.be. La grande majorité d’entre vous (70 %) n’est pas prête à investir 50 000 dollars pour une formation.

Vos opinions : Au registre des craintes, celle d’un enseignement à deux vitesses et d’une atteinte à l’égalité des chances. Pour d’autres, le montant reflète le coût réel de l’éducation et ce genre de formation sélective permet un retour sur investissement important.


Quelques-uns de vos avis partagés sur lalibre.be

Non - Laurent, 43 ans

50 000 dollars, c’est choquant, c’est réserver l’enseignement et la connaissance aux seuls privilégiés. Qui, à part les super riches, peut se permettre de payer 50 000 dollars pour un an de formation ? La connaissance doit pouvoir s’acquérir de la manière la plus libre possible, quelle que soit son utilité financière ultérieure.

Non - Florence, 26 ans

Je ne serais pas prête à investir tant d’argent pour une formation. Ce système favorise l’argent (de ceux qui sont bien nés) et non le courage et le talent, et risque de renforcer l’enseignement à plusieurs vitesses. Une année d’études devrait coûter environ 3 000 euros avec des bourses possibles pour les revenus faibles.

Non - Gloria, 34 ans

Ce montant est choquant car nous n’avons pas la mentalité US où les jeunes s’endettent pour payer leurs études. Ceci crée un biais discriminatoire à l’entrée. Mais si nous voulons que nos universités restent dans la course, il est essentiel qu’elles puissent rivaliser avec les plus grandes. Le prix devrait dépendre du programme sachant que 850 euros pour un an, ce n’est rien.

Non - Marcel, 36 ans

S’il faut faire une telle formation pour avoir accès à un emploi très rémunérateur, il faut se poser des questions sur le sérieux des employeurs. Ici, ce n’est pas la formation qui justifie le salaire élevé, mais le réseau "exclusif" qu’il fournit, puisque seules des personnes issues de familles aisées pourront y accéder. Nous avons besoin de profils très qualifiés mais nous pouvons y arriver sans que de tels montants soient nécessaires.

Oui - Pascale, 59 ans

Il me semble normal de payer "le vrai" prix d’un service. Après tout, les taux de réussite sont bien plus importants dans l’enseignement "payant" car les étudiants sont mieux préparés et motivés. Actuellement de plus en plus de jeunes font des masters à l’étranger car ils ont meilleure réputation et offrent plus de débouchés. Il ne faut même pas aller loin.

Oui - Hadrien, 29 ans

J’ai payé 100 000 euros pour un master à New York et j’ai plus que récupéré mon investissement en quelques années. 50 000 dollars pour une année ne me choque pas, cela reflète le véritable coût de l’éducation. La liberté d’accès à l’enseignement en Belgique n’est pas menacée si des prêts sont disponibles.

Oui - Alexandre, 30 ans

Le prix du master de l’ULB correspond au coût réel de cette formation, sans couverture partielle par l’argent public (les impôts + la dette). Ce qui est choquant, c’est de se rendre compte que l’on n’a pas d’idée sur le coût de la formation. Les universités belges doivent former des élites : le souci de l’égalité n’implique pas un discrédit de l’excellence.