Quel premier bilan pour Di Rupo ?

Entretien : Jean-Paul Duchâteau Publié le - Mis à jour le

Ripostes

Pascal Delwit

"Ce n’est pas quelqu’un de naturellement autoritaire; il essaye plutôt d’y arriver par consensus. Elio Di Rupo essaie aussi de se projeter au-dessus de la mêlée et d’éviter d’apparaître trop interventionniste." Après six mois, quels sont les points forts et les points faibles du gouvernement Di Rupo ?

Comme point fort, d’abord, le fait qu’il existe. Il fut long à accoucher et, finalement, mettre ce gouvernement en place dans le contexte belgo-belge et européen, et sachant qu’il agrège trois familles politiques et six partis, c’est déjà une chose. D’une manière générale, dans un climat chahuté, la Belgique tient relativement bien la route, avec des problèmes certes, mais il y a une conduite plus claire. Le point faible, c’est le revers de la médaille. C’est un gouvernement très hétérogène d’un point de vue idéologique. D’une part, en communication, il y a des choses qui vont dans un sens différent et des partenaires qui n’hésitent pas à se contredire. Il y a des ministres qui critiquent ouvertement d’autres ministres, voire l’action gouvernementale. Ce n’est pas idéal. D’autre part, il y a des formes de blocage. On peut prendre par exemple la nomination d’un certain nombre de hauts fonctionnaires qui est bloquée parce qu’il y a des guerres internes au gouvernement.

Le Premier ministre a-t-il assez d’autorité sur son équipe ?

C’est doublement difficile. D’abord parce que c’est un Premier ministre francophone et il n’y a rien à faire, ce n’est pas perçu de la même manière au nord du pays. D’autant plus qu’une grosse partie de l’agenda est focalisée sur la N-VA. C’est un contexte très spécifique. D’autre part, ce n’est pas quelqu’un de naturellement autoritaire; il essaye plutôt d’y arriver par consensus, pas à pas. Elio Di Rupo essaie aussi de se projeter au-dessus de la mêlée et d’éviter d’apparaître trop interventionniste.

Certains disent qu’il hésite beaucoup.

C’est une méthode de travail classique chez lui. Ce n’est pas un homme de retournements brusques. Il "manage" en essayant d’éviter que le feu prenne à la maison. Il y a deux inconvénients à la méthode. Le premier, c’est que c’est lent; le deuxième, c’est que les partenaires tiennent aussi compte de cette méthode et multiplient eux aussi des attitudes de retardement.

On a beaucoup dit qu’il faisait tout pour que les partis flamands de la majorité tirent bien leur épingle du jeu. Y réussit-il ou, comme le montrent les sondages, ils ne parviennent pas à capitaliser sur les succès du gouvernement ?

C’est exact, mais il faut regarder les choses d’un double point de vue. Le premier, il est clair que dans le chef du Premier ministre, il y a une volonté de montrer tout l’intérêt qu’ont eu les trois partis flamands d’entrer dans la logique de la négociation. En même temps, Bart De Wever est extrêmement fort dans la communication, tandis que la faiblesse du CD&V et du VLD est quand même très manifeste.

Les premières gaffes, comme celle sur le voyage aux Etats-Unis, portent-elles à conséquence ?

Dans le spectre francophone, cela ne porte pas outre mesure à conséquence pour lui. Di Rupo atteint des résultats exceptionnels dans le spectre francophone, mais aussi du côté flamand. Globalement, sa figure comme Premier ministre est appréciée très positivement. En revanche, la posture du Parti socialiste dans le gouvernement est, elle, beaucoup plus difficile.

Dave Sinardet

“Il doit faire très attention. Le contexte politique et médiatique en Flandre fait que chaque petite erreur sera utilisée par l’opposition. Comme avec le vol aux Etats-Unis ou la question de ses escortes.”

Que retenez-vous jusqu’ici des six premiers mois du gouvernement Di Rupo ?

D’abord, il a remis le pays sur les rails, après des années de blocages politiques. Avec beaucoup de réformes qui ont été entamées, même si elles ne sont pas encore exécutées. Je pense à la réforme de l’Etat, bien sûr, les pensions, le marché de l’emploi, le budget également. Donc beaucoup de chantiers. On peut être d’accord ou pas sur le contenu de ces mesures, mais cela bouge. Cependant, même si beaucoup de choses commencent à être faites, on manque quand même de cohésion dans le gouvernement. On n’a pas l’impression d’avoir une équipe avec un but très clair et une action homogène. Cela tient au fait que c’est une coalition disparate, de très à gauche à très à droite. Souvent, on voit que sur beaucoup de choses, il y a des conflits internes. Je prends un exemple parmi d’autres : l’indexation automatique des salaires; il y a d’un côté une majorité de partis qui veulent revoir cela, et d’autre part le PS qui bloque. De plus, il n’y a pas non plus beaucoup de créativité : les recettes des uns et des autres restent très traditionnelles, il n’y a pas de souffle. Comme si le gouvernement était paralysé par son hétérogénéité qui l’empêche d’innover. Par exemple, le système des voitures de société devrait être totalement remis en question car il est illogique et dommageable, mais on se contente de petites touches par-ci, par-là pour obtenir un (petit) dénominateur commun.

Comment Di Rupo est-il perçu en Flandre ?

Il n’y a pas une seule perception. La Flandre est encore plus divisée que la Belgique sur la question. On constate de plus en plus une bipolarisation en Flandre, globalement entre pro et anti N-VA. C’est très divisé. Il y a eu des sondages que les uns et les autres analysent complètement différemment. Il faudra voir si le gouvernement peut trouver plus de soutien pour les trois partis qui sont au gouvernement.

Que diriez-vous de la méthode personnelle d’Elio Di Rupo ?

On remarque surtout sa prudence, sa lenteur, ses hésitations. Ce n’est pas le même style qu’un Verhofstadt, notamment. Cela crée parfois de sérieux problèmes, comme sur les nominations politiques où le gouvernement reste bloqué. Ce n’est pas positif. Mais cela peut avoir des avantages quand il s’agit de démêler une situation compliquée. En Flandre, il y a aussi de l’irritation à l’égard du Premier ministre, car il communique très peu. Ses interventions à la Chambre le jeudi après-midi sont toujours très limitées, et assez vagues. Il est très peu présent dans les médias, sauf hier il est vrai ! Dans les télés, où Leterme était souvent présent pour défendre tel ou tel point de sa politique, on ne le voit pas régulièrement. Cela crée de la frustration.

Y a t il un style Di Rupo ? On a beaucoup glosé sur certaines gaffes…

Il doit faire très attention. Le contexte politique et médiatique en Flandre fait que chaque petite erreur sera utilisée par l’opposition. Comme avec le vol aux Etats-Unis ou la question de ses escortes pléthoriques. S’il y avait de nouvelles gaffes dans le même style, cela pourrait lui jouer de mauvais tours. On lui reproche déjà d’être trop présidentiel.

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