Ripostes L’écologie est tendance et le jour des morts approche. L’humusation est cette nouvelle pratique funéraire qui transforme les corps en humus. Une alternative bio à la crémation et l’enterrement jugés trop polluants. Ce rite est interdit mais des citoyens militent pour le légaliser.

Et si, au lieu d’être enterrés ou incinérés, les Belges décidaient de se faire "humuser" ? L’humus c’est ce compost, cette couche supérieure du sol forestier, créée par la décomposition de matière organique comme des feuilles et des animaux, grâce au travail biochimique des bactéries, des champignons et autres micro-organismes.

Une association belge, la fondation "Métamorphose pour mourir… puis donner la vie" promeut cette pratique funéraire singulière et milite pour légaliser l’humusation comme 3e mode de sépulture aux côtés de la crémation et de l’inhumation. À sa tête, Francis Busigny, ingénieur et concepteur de l’écoquartier convivial du VERGER à Temploux. "Cette nouvelle façon d’honorer nos défunts est un retour à la terre avec la volonté de ne plus polluer une fois que la vie nous aura quittés et un ‘merci’ final en faisant pousser un arbre", confie-t-il.

Pratiquement, comment ça se passe ?

Dans un "Jardin-Forêt de la Métamorphose" (terrain sécurisé, réservé à l’humusation et à la création d’un espace boisé de mémoire), la famille aura réservé une place de 6 m² pour un an seulement. La transformation se fait hors sol. Le corps du défunt, enveloppé dans un linceul sera déposé sur un lit de 20 cm d’épaisseur, fait d’un mélange de bois d’élagage et de lignite broyés, fortement imprégné d’eau de pluie contenant un accélérateur de décomposition. Après le dernier adieu, les humusateurs - formés et certifiés - ajoutent encore 2 m³ de ce mélange pour faire une sorte de "monument vivant" couvert in fine par une couche de paille, de feuilles mortes broyées et éventuellement d’herbes tondues séchées. Ce manteau est nécessaire pour garder la dépouille à 60-70 degrés afin de mettre hors d’état les éléments pathogènes, virus et bactéries. À côté, l’érection d’une stèle en bois ou en pierre avec les mentions personnelles permettra aux proches de se recueillir pendant un an.

Après 3 mois de maturation, ce monument aura diminué de volume et les chairs auront été digérées par des myriades de micro-organismes et bactéries en les transformant en terreau. Les humusateurs retireront les prothèses métalliques ou en matériaux non biodégradables pour parer à toute pollution du sol. Ils réduiront ensuite en poudre les os riches en phosphore et en calcium puis reconstruiront le "monument" en mélangeant le tout avec un peu d’argile. Neuf mois plus tard, les protéines des chairs se seront associées chimiquement aux polymères naturels de la cellulose des matériaux végétaux, pour produire 1, 5 m3 d’humus. Les proches pourront récupérer une partie de ce super-compost pour fertiliser un lieu de recueillement dans l’espace "Souvenir" du jardin-forêt ou dans un terrain familial afin d’y planter la jeune pousse d’un chêne, d’un châtaignier ou d’un fruitier.

Cette nouvelle pratique se veut 100 % favorable à l’environnement en comparaison de l’inhumation, dont la fondation égrène les désavantages. Quand on enterre à plus d’un mètre de profondeur, il n’y a plus d’air pour faire vivre des micro-organismes capables de recycler nos restes humains. Il s’ensuit une production massive de cadavérine et de putrescine qui polluent, avec tous les produits chimiques accumulés en nous au cours de la vie, les nappes phréatiques. Et contrairement à l’enterrement, l’humusation ne nécessite pas de cercueil, pas de frais de concession dans un cimetière pendant 5, 10, ou 25 ans, pas de frais de caveau, pas de frais d’embaumement, pas de charge d’entretien régulier de la tombe pour les proches, etc. Et comparé à la crémation, le mourir "bio" revendique de ne pas générer de rejets toxiques dans l’atmosphère, ni dans les égouts, pas de consommation déraisonnée d’énergie fossile (+/- 200 l d’équivalent mazout/personne) et pas de location de colombarium.

Un projet d’ordonnance à Bruxelles

Tout cela paraît propre, sain et dans le vent, sauf que la pratique est toujours illégale en Belgique comme ailleurs. "J’attends sa légalisation", dit Francis Busigny. Pas seul puisque une pétition dans ce sens a rassemblé 27 000 signatures, que plus de 2 700 personnes ont rempli leur acte de dernière volonté ("Je demande à être humusé") et envoyé à leur commune, que diverses communes (Ottignies-LLN, Liège, Walhain… se sont prononcées en faveur de ce nouveau rite, qu’un décret wallon en 2014 a ouvert la porte à de nouvelles formes de sépultures et que le gouvernement bruxellois vient d’adopter en octobre 2018 un projet d’ordonnance visant à autoriser l’humusation (mais aussi l’aquamation et l’inhumation des dépouilles des linceuls ou cercueils en carton). Devant cet engouement, le ministre wallon de l’Environnement Di Antonio a accordé un budget d’environ 50 000 euros pour réaliser des tests validant ou non cette pratique. Mais l’équipe de l’UCL commissionnée à cet effet semble traîner, au désespoir de militants âgés ou malades qui s’impatientent. Espérons qu’elle n’a pas enterré le dossier.


C’est vous qui le dites

Seriez-vous prêt à devenir compost après votre mort ?

Vous avez été près de 600 à répondre à cette question sur Lalibre.be. Et à une très large majorité (92,7 %), vous y voyez une pratique éco-responsable et sensée. Les réfractaires préfèrent les tombeaux traditionnels.


Quelques-unes de vos réactions sur lalibre.be


David, 39 ans Oui

Je trouve la démarche plus écologique. Il n’y a pas assez de place pour tous nos corps. Ensuite, l’idée que d’une manière ou une autre, mes atomes survivent dans un autre être vivant (un arbre) que mes proches pourraient voir, sentir et toucher, quel beau lien symbolique ! Dans un sens : "It’s the circle of life".

Nicole, 68 ans Oui

"Rien ne se perd, rien ne se crée : tout se transforme". Antoine Laurent de Lavoisier (1743-1794). Sous une forme ou une autre… Quelle importance ?

Ludovic, 37 ans Oui

Je considère que les suites de ma mort doivent être les plus naturelles possibles. Je trouve également très beau et éthique que mon corps nourrisse la terre qui me nourrit actuellement. D’un point de vue symbolique, c’est par ailleurs très fort : on retourne à la terre, on se mêle à elle, au vivant, à l’univers, au "Grand Tout".

François, 58 ans Oui

Rendons à la Terre (un tout petit peu de) ce qu’on lui a pris. J’ai toujours rêvé d’être enterré dans mon potager pour produire de bons légumes… Je suis agronome ! Ce n’est valable bien sûr que si le corps est sain et pas imbibé de substances chimiques.

Élodie, 38 ans Oui

Il s’agit d’une manière saine de retourner à la terre. Grosso modo, de nombreuses cultures pratiquent l’enterrement dans un simple linceul depuis toujours. Par ailleurs, j’aime beaucoup l’idée que mon corps puisse être réinséré dans la chaîne de la vie. Comme compost, il nourrira une plante qui elle-même nourrira un être vivant.

Martine, 62 ans Oui

Un retour à la nature, j’adorerais ça ! Pas de pierre tombale, pas de cercueil ! Pourvu que cela se généralise… Je signe tout de suite ! Stop aux caveaux, cette manie que l’homme a de tout conserver. Mais pour qui ? Les générations futures se ficheront bien que l’ancêtre soit conservé ! La mémoire et le souvenir, c’est autre chose que ça.

François-Xavier, 64 ans Non

Je voudrais être momifié. Je veux continuer à exister physiquement le plus longtemps possible après ma mort. Je trouve ridicule de parler de pollution pour un cadavre. Un être vivant pollue bien plus qu’un mort.

Pierre, 43 ans Non

Je veux un lieu où mes proches pourront se recueillir après ma mort. Je me fous complètement de l’impact sur l’environnement et, en termes de volumes, une tombe, c’est négligeable.