Ripostes

Sarah Turine. Secrétaire politique Ecolo pour la Région de Bruxelles; conseillère communale à Molenbeek

Que pensez-vous de la décision du journal “De Morgen” de ne plus utiliser le mot “allochtone” ?

C’est évidemment une décision qui va dans le bon sens car la presse a un rôle de pédagogie. Ce mot est excluant par rapport aux populations. Mais cela reste un pas symbolique, évidemment.

Comment faut-il alors s’exprimer à ce propos ?

C’est cela qui est problématique. En fait, c’est surtout un mot qui est utilisé du côté néerlandophone. Les francophones ne s’en servent pas beaucoup. Moi, je dirais plutôt "personne issue de l’immigration", qui est peut-être le plus juste. Il y a toute une partie de la population belge qui a des racines ailleurs, de par les parents ou grands-parents, auxquelles elle tient et c’est parfaitement normal. Mais ce sont des Belges à part entière.

Est-il normal que la ministre de l’Intérieur et de l’Egalité des chances, Joëlle Milquet, recommande la même chose aux autres rédactions ?

Moi, ce qui m’ennuie, c’est qu’on reste aux grandes déclarations. Ainsi, pendant la législature précédente, la même ministre avait lancé les assises de l’interculturalité dont étaient sorties des recommandations intéressantes. Mais cela n’a jamais été suivi d’effets. Déclarer qu’elle va convoquer la presse pour en parler, c’est bien, mais cela va-t-il déboucher sur quelque chose de concret, ou cela restera-t-il de la gesticulation politique ? Ce qui m’intéresse, c’est qu’on puisse avancer vers une réduction de la discrimination. Tant qu’on n’aura pas fait un véritable travail sur la représentation, les discriminations vont continuer. Et on continuera de parler d’étrangers pour des personnes qui sont entièrement belges.

Vous parliez de geste symbolique. Est-ce que cela va changer quelque chose dans la vie des citoyens d’origine étrangère ?

C’est un geste qui est nécessaire. A travers des petits mots comme celui-là qui sont utilisés, on continue de stigmatiser ces personnes. Le premier enjeu est de faire en sorte que tout Belge soit considéré comme citoyen à part entière. Le changement déjà dans l’utilisation des mots est important, mais il est vrai que ce n’est pas seulement cela qui va permettre de combattre au quotidien des discriminations dont ils sont victimes.

N’est-ce pas un moyen de se donner bonne conscience ?

Je vais vous raconter une anecdote. J’ai dû témoigner, il y a quelques semaines, d’une agression qui avait eu lieu dans le métro. On m’a demandé de décrire les personnes et je l’ai fait. Directement, la policière a noté "d’origine maghrébine". Je n’avais jamais dit cela. Tous les acteurs qui ont un rôle dans la société devraient y être attentifs.

Avez-vous le sentiment que la population francophone est raciste ?

Cela ne se reproduit pas dans le vote, beaucoup moins qu’en Flandre. On n’a pas de parti équivalent au Vlaams Belang et on a moins de mouvements nationalistes. Mais il y a du racisme ordinaire. Parce qu’on ne connaît pas l’autre, il y a une tendance à cultiver les préjugés.

Certains disent qu’on est en plein dans le politiquement correct avec cette affaire d’allochtones. Qu’en pensez-vous ?

Je ne dirais pas cela comme cela. Pour les journalistes, par exemple, est-ce leur rôle d’être systématiquement incorrect ? Ce qu’on leur demande, c’est de décrire la réalité et de mettre le doigt sur ce qui fonctionne ou pas.


Mischaël Modrikamen; Président du Parti Populaire

Etes-vous favorable à la suppression du mot “allochtone” dans le vocabulaire politico-médiatique ?

Si c’est pour remettre une couche de politiquement correct, alors c’est une mauvaise décision. Mais moi, cela ne me dérange pas. Je préfère qu’on nomme les choses par leur nom, plutôt que par des termes génériques. Il faut appeler un chat un chat et employer la terminologie exacte pour les problèmes qui se posent. Concrètement, cela veut dire que par rapport aux problèmes que nous connaissons à Anvers et à Bruxelles, ou dans d’autres villes, il faut dire clairement quand ils sont causés par des jeunes arabes, ou d’origine arabe, qui se revendiquent comme musulmans intégristes. Lorsqu’il y a des bandes de jeunes arabes ou d’origine arabe, qui causent des troubles, il faut le dire. Dans un autre cas, pourquoi ne pas dire que ce sont des bandes de Noirs qui ont fait ceci et cela, plutôt que des bandes de “jeunes” ? Si des choses précises se passent, on doit en rendre compte par des mots précis.

Trouvez-vous normal que la ministre Milquet recommande la même chose aux autres rédactions ?

Non. Une ministre qui veut imposer des standards aux journalistes, c’est évidemment inacceptable. C’est aux rédactions de décider quels termes elles veulent employer.

Mais en disant cela, ne commettez-vous pas une stigmatisation ?

Quels que soient les oukases que voudrait imposer la bien-pensance, cela ne prend plus. Les gens veulent que les problèmes qu’ils rencontrent tous les jours soient nommés. Cacher les choses accroît même le problème. Si vous regardez l’étude IPSOS réalisée en 2011 sur la perception de l’immigration, c’est en Belgique, parmi tous les pays du monde sondés, que le rejet de l’immigration est le plus important; 72 % des Belges estiment que l’immigration a été négative pour leur pays. Et 92 % estiment qu’elle a échappé à tout contrôle ces cinq dernières années. En conjuguant les véritables problèmes, et le refus de mettre un nom dessus, c’est comme cela qu’on va vers la stigmatisation. Le Belge veut qu’on traite de l’islamisme. Il veut que l’insécurité soit traitée et qu’on regarde ses causes. Et il veut que cesse l’Etat buffet, celui où on vient se servir sans avoir contribué.

Vous parlez de ce que veut le Belge, mais il y a alors une contradiction avec la manière dont les Belges votent.

Pas en Flandre, en tout cas. C’est très clair. Demain, la N-VA aura 40 %. Si vous ajoutez à cela le Belang, le CD&V, le VLD et même une partie du SP, vous avez deux tiers des Flamands qui corroborent ce sondage. Par contre, qu’il y ait un problème phénoménal en Wallonie et à Bruxelles, dans les médias et la classe politique, c’est évident. Et il y a une sorte d’omertà qu’on tente d’imposer à un parti comme le nôtre et à nos prises de position. Cela fait des mois et des mois que je n’ai plus été interviewé par les grandes chaînes de télévision, et par les quotidiens bien-pensants, comme “Le Soir” ou “La Libre Belgique”.