Ripostes

Zora a vu le jour dans une jeune entreprise flamande. C’est un "robot humanoïde" destiné à assister les personnes âgées, les enfants atteints d’autisme, les malades hospitalisés en pédiatrie, neurologie, réadaptation… Très populaire, la machine a déjà reçu pas mal de soutien. Mais elle interpelle aussi.

Oui pour Fabrice Goffin - Directeur de QBMT et créateur du robot Zora

Dans chacun de ces environnements, le robot est allié et confident. Il tisse du lien là où il n’y en a plus, il rassure dans un milieu ressenti comme hostile. S’il soulage le personnel en l’assistant dans des tâches répétitives, il n’est nullement voué à le remplacer. Anticipant la diminution - voire la disparition - des maisons de repos, ses concepteurs voient en lui une solution d’avenir.

Vous avez conçu un robot intervenant dans le domaine des soins de santé. Comment a-t-il vu le jour ?

Zora a été créé sur la base d’un robot qui existe déjà depuis quelques années, mais dont l’usage était limité au cadre académique. Nous voulions commercialiser un robot humanoïde. Au cours de ces recherches, les Mutualités chrétiennes nous ont suggéré de nous diriger vers les soins de santé, la demande existant. L’hôpital universitaire de Gand nous a contactés, nous demandant de développer le robot à motiver les enfants dans la revalidation. Ils avaient constaté que ces derniers avaient besoin d’autre chose que d’un humain pour les assister dans leurs efforts. Les premiers résultats ont immédiatement été convaincants. Une maison de retraite nous a ensuite contactés. Si nous savions accomplir la tâche avec des enfants, pourquoi pas avec des personnes âgées ? La réaction d’un public ayant à peine connu le GSM a été phénoménale. Depuis lors, nous sommes présents dans 28 instituts, en Flandre et aux Pays-Bas, en attendant de finaliser d’autres installations à l’étranger.

Quel est le rôle de Zora ?

Elle aide à la motivation dans la revalidation. Les aides-soignants nous ont ensuite aiguillés dans différentes facultés à ajouter à Zora. Il est ainsi possible pour les aides-soignants de parler à distance à travers le robot via leurs tablettes. Il joue à des jeux thérapeutiques avec les patients atteints d’Alzheimer ou de démence. Il est capable de lire le journal, les livres. On réfléchit à d’autres adaptations. Dans tous les cas, le robot est mis au service de l’humain, il le soutient.

Le robot n’est pas destiné à le remplacer ?

Non, il vient comme une assistance aux aides-soignants. Sans eux, ce robot (58 cm de hauteur, 12 kg) ne pourrait pas fonctionner.

Pourtant, son prix est moins élevé qu’un employé.

Nous mettons les robots en location pour moins de 300 euros par mois… Mais nous les avons créés dans le but d’assister dans des exercices répétitifs et non pas pour remplacer le personnel existant.

Ne risque-t-on pas de déshumaniser les contacts sociaux ?

Que du contraire. Il permet de restaurer un lien qui n’existe plus ou d’en créer là où il n’y en avait pas. On entend qu’il est scandaleux de proposer des robots alors que les personnes âgées ont plutôt besoin de chaleur humaine. Mais ceux-là mêmes qui travaillent avec les robots au quotidien disent, d’abord, que c’est leur choix et, ensuite, combien ils apprécient cette compagnie. Prenez cet exemple : une maison de repos a été mise en contact avec une école. Ce que les enfants inscrivent sur l’ordinateur, le robot le transmet aux personnes âgées. Agissant comme une tierce personne, il a permis de créer du lien entre des générations qui se sont ensuite rencontrées. Le nombre de visites extrêmement bas de certains retraités pose question, et ce, même s’ils ont encore de la famille. Leurs membres ne se déplacent plus souvent. Le robot est pour eux un compagnon à qui ils peuvent s’adresser - au lieu du mur ou du petit oiseau. Il leur apporte chaleur et réconfort. Dans les services pédiatriques, il est l’allié des enfants. Récemment, l’un d’eux s’est fait mordre par un chien au visage. Il fallait trois personnes pour le mobiliser à chaque désinfection. Il a suffi qu’il voie la réaction de Zora en subissant le même traitement pour que l’enfant dédramatise. Ces "traitements symboliques" sont très utiles dans les services de pédiatrie.

Est-ce une solution d’avenir ?

Selon les prévisions, d’ici 2025, la robotique humanoïde sera un marché plus gros que celui des ordinateurs. Ils sont une solution d’avenir. Ils pourraient répondre à une pénurie du personnel dans le secteur de la santé mais surtout, répondre à une réalité qui se fera plus prégnante : celle de la suppression des maisons de repos, peu rentables, pour garder les personnes chez elles. Le robot sera alors une aide familiale, capable dans un premier temps d’ouvrir les portes, allumer la télévision, etc. Sans négliger le coût moindre d’une telle organisation pour les finances publiques.


Non pour Caroline Guffens, Administratrice déléguée de l’ASBL "Le Bien vieillir"

Quand un patient demande un verre d’eau, il demande plus que l’objet. Ce qu’il veut, c’est le contact, le regard, une main qui prend la sienne. Et cela, jamais un robot ne sera capable de lui apporter ! D’autre part, il est capital que les soignants trouvent (ou retrouvent) le sens, la fierté, de leur travail. Et insinuer qu’une partie de celui-ci peut être effectué par une machine va dans le sens inverse.

Sur le site de Zora, on voit le petit robot en pleine action à différents endroits. Au sein du service de réhabilitation pour enfants de l’hôpital universitaire de Gand, Zora est utilisé pour montrer les exercices à effectuer. Au service pédiatrique de l’hôpital AZ Damiaan d’Ostende, il distrait l’enfant lors de l’administration d’une piqûre, l’accompagne lors de son passage dans le scanner, etc. Les mots "un nouvel employé très particulier" sont utilisés. Comment voyez-vous cette nouveauté : progrès sympathique ou déshumanisation dangereuse ?

L’idée de remplacer certains membres du personnel par des machines ne date pas d’hier. Dans les formations organisées par notre ASBL "Le Bien vieillir", il y en a justement une qui concerne les valeurs au travail. Le but est de rendre aux professionnels l’estime d’eux-mêmes, de les aider à dépasser la simple tâche pour valoriser la relation humaine. Et évidemment, envisager de mettre une machine à la place d’une personne humaine va tout à fait dans le sens contraire. Comme s’il suffisait de faire certains gestes (donner un verre d’eau par exemple) pour accompagner correctement les personnes. L’accompagnement va bien au-delà de cela.

Justement, quelle est la force de l’être humain par rapport au robot, précisément dans une situation de soin ?

D’abord, on peut se placer du point de vue de la personne aidée (qui n’est pas assez fréquemment pris en compte). Qu’est-ce qu’elle demande ? Nous avons fait pas mal de recherches et ce qui en ressort pour les personnes âgées, c’est qu’elles demandent du contact humain. Elles veulent quelqu’un qui va les comprendre, qui a un vécu qui va pouvoir faire écho au leur, qui va les regarder comme un individu unique (sans rester dans la relation d’aide proprement dite). En effet, la demande va bien au-delà de ce qui est demandé. Les professionnels le racontent. Quand un patient sonne pour demander quelque chose, il ne demande pas seulement le service (un verre d’eau…) mais le contact qui va avec. Le robot, si j’imagine bien qu’il pourra prester certaines tâches, ne pourra jamais apporter la relation, le regard qui lui dit : "Vous faites partie de ce groupe que sont les humains, vous êtes encore un humain, valorisé, et je vous regarde d’égal à égal", le geste de tenir une main dans la sienne avec chaleur. C’est d’autant plus important que, dans nos sociétés, on voit le vieillissement de façon assez déficitaire et on a déjà tendance à classer les personnes âgées comme des sous-humains. Or, demander à des robots de prendre soin de ces personnes-là, c’est les catégoriser encore plus dans leur sous-classe. J’insiste : l’accompagnement des personnes âgées ne consiste pas seulement à faire, c’est aussi s’ajuster à l’émotion que l’autre me montre.

Ensuite, plaçons-nous du côté des soignants. Ils doivent trouver du sens à leur travail, en être fiers ou retrouver cette fierté. Et ce n’est pas les y aider que de laisser penser qu’il y a des tâches sans intérêt, indignes, qui pourraient être confiées à des machines. Il est capital que les professionnels qui accompagnent par exemple les personnes âgées soient dans un accompagnement global.

Faut-il d’office avoir peur du pire ou est-il concevable d’utiliser le robot pour certains gestes, ce qui permettrait de dégager du temps aux humains pour autre chose ?

D’abord, je répète qu’il n’y a pas de "bête tâche" quand on sait que la personne demandeuse est surtout en attente d’un contact. Cela dit, on voit de plus en plus de robots utilisés pour trier et préparer les médicaments. Là, on parle d’une tâche pas très agréable à faire pour les infirmières et qui leur prend énormément de temps et d’attention. Donc, dans cet exemple de travail de background, pourquoi pas… ?

Et que pensez-vous des robots qui animent les séances de motricité ou qui jouent avec les enfants ?

Je ne peux pas être d’accord s’il s’agit de prendre la place de l’animateur. Mais qu’ils soient présents lors des activités peut apporter un côté ludique.

Les difficultés économiques du secteur du soin en général pourraient-elles peser en faveur des machines ?

Je ne pense pas, non, car la recherche pour les créer coûte elle aussi énormément d’argent.